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ATUATUCA Donnerstag, 11. 03. 2010



Bonjour et bienvenue.

Hartmut Albrecht est né en Rhénanie en 1954. Il vit à D-Stolberg/Rhénanie. Il est l’auteur de la page web. Très attaché à Atsch (un quartier de sa ville natale) où il exerce diverses activités, sa route a croisé celle d’ «Ambiorix»: en effet, cette région serait le lieu possible du combat décrit par l’auteur romain Jules César dans la Guerre des Gaules (V, 24-28). Ne vous attendez pas à l’annonce d’une nouvelle découverte: L’auteur a l’intention de faire un résumé et une analyse des événements relatés par Jules César. Quelques informations >>(own risk!!) ou >>ici
Merci de votre attention. Que la lecture de ces pages vous soit agréable.

Amicalement
Hartmut Albrecht



La recherche du passage sud-ouest

ou remarques sur un soulèvement des Eburons, vivant sur la rive gauche du Rhin, contre les troupes du Romain Caius Julius Caesar, selon la description dans le livre V de la Guerre des Gaules (24-28) :

Après sa deuxième expédition en Bretagne en automne de l’année 54 avant Jésus-Christ, Rome avait réparti, dans le Nord de la Gaule, 8 légions dans leurs quartiers d’hiver quand quelques tribus belges se soulevèrent contre les envahisseurs. Le camp romain le plus à l’est, nommé ATUATUCA, fut attaqué par les Eburons celtes et subit une défaite écrasante.

Essai d’interprétation du texte de la Guerre des Gaules V 24-28
Selon la Guerre des Gaules, le quartier d’hiver de Sabinus/Cotta se trouvait près d’un fort gaulois nommé Aduatuca, chez les Eburons, entre le Rhin et la Meuse.

La Meuse et le Rhin forment les deux côtés d’un triangle dont le sommet, au nord, est dans l’embouchure de la mer du Nord et la base, au sud, correspond aux Ardennes/Eifel. Ceci, avec en plus à l’ouest la rive gauche de la Meuse, constitue vraisemblablement le pays des Eburons.

L’effectif normal de la légion étant de 5000 hommes avec en plus 5 cohortes (2500 hommes), des officiers et des domestiques, il faut compter entre 8000 et 10000 hommes. César ne mentionne qu’une seule fois l’effectif d’une légion : 2 légions de 7000 hommes dépêchées au camp de Cicéron, qui fut attaqué environ une semaine après celui d’Aduatuca. S’il s’agit là de l’effectif d’une légion de César à ce moment-là, les 15 cohortes de Sabinus comptaient alors 5500 hommes.

L’armée romaine républicaine avait été réorganisée par Marius. Les camps n’avaient pas de forme spécifique comme Auguste l’avait imposé. Ceux de César, comme on l’a prouvé à Alésia, pouvaient s’adapter à la configuration du terrain de facon asymétrique mais avaient comme tous les camps romains deux axes principaux et une porte à chaque intersection des axes et du remblai. La terre provenant du fossé creusé tout autour du camp formait un rempart de hauteur et largeur variables sur lequel était placée une palissade en bois avec des tours.

Une porte principale donnant sur un terrain dégagé, en pente douce, permettait aux cohortes un déploiement favorable de leur action militaire. Les marchands et les gens du pays se tenaient devant la porte arrière. Le camp de Sabinus faisait environ 400m x 300m. Selon toute vraisemblance l’emplacement du fort d’Aduatuca n’est pas le même que celui du quartier d’hiver. Aduatuca était trop petit pour que cela soit possible.

Les quartiers d’hiver étaient installés en dehors des villages et cela pour plusieurs mois. L’approvisionnement de tant de personnes nécessite une bonne logistique et des ressources.

La légion s’alimentait grâce au blé et au bétail que les Eburons, population locale, étaient obligés de fournir. Les événements décrits se déroulaient en automne et la récolte était engrangée.

Les Romains avaient besoin des habitants des environs comme main-d’œuvre. De la bonne terre arable, des prés pour les chevaux et des espaces dégagés étaient une condition essentielle. Une forêt pouvant procurer du bois de chauffage rendait l’emplacement encore plus intéressant. La position stratégique idéale devait permettre aux troupes des mouvements rapides et sans grands efforts dans toutes les directions.

D’après César les Eburons n’avaient pas d’oppidum. Le terme »Aduatuca » peut être local et désigner une place fortifiée, dans le sens de « refuge ». Cette interprétation pourrait expliquer pourquoi le terme « Aduatuca » revient aussi souvent dans l’histoire antique de l’Euregio (la tribu des Aduatuques, Aduatuca Tongrorum). La fortification gauloise, emplacement du camp de Sabinus, pourrait être un « castellum » ou « Aduatuca » d’environ 2ha et ne serait pas le nom officiel d’une localité gauloise, comme par exemple Lugdunum.

L’existence d’un réseau routier gaulois emprunté par les troupes romaines lors de leur invasion est très probable. Le camp se trouvait certainement à un carrefour stratégique important ou près d’un gué. Les Romains pouvaient mieux y contrôler les marchandises et les personnes. Les Romains préféraient avancer le long des cours d’eau qui conduisaient en pays ennemi.

Les tribus éburones se trouvèrent confrontées à la stratégie militaire romaine de haut niveau, à des armes très perfectionnées, des soldats d’élite à la formation coûteuse. La première attaque des Eburons contre le quartier d’hiver romain en octobre de l’an 54 av.J.-C. fut repoussée par la cavalerie romaine.

Un chef guerrier nommé Ambiorix, homme d’action éloquent apprécié par tous les Eburons, entra ensuite en pourparler avec les Romains.

Dans ce passage, l’auteur de la Guerre des Gaules devient romanesque, plein d’imagination. En effet, presque tous les participants au combat y trouvèrent la mort, qui a pu donc rendre compte exactement des événements de ces deux journées de l’an 54 av.J.-C. ? Jules César en connaissait, dans une certaine mesure, le déroulement et le résultat. Le fait est que, en une journée, dans une vallée, 15 cohortes furent anéanties.

Octobre 54 av.J.-C.

Une légion parcourait en une journée 20 à 25 km en moyenne. Lors de combats elle pouvait même atteindre 40 km. La légion de Sabinus voulait rejoindre le camp suivant en 2 jours de marche et se mit en route au point du jour (le 24 octobre à 7h).

Les unités romaines déployaient leur plus grande combativité sur un terrain découvert permettant l’intervention massive des cohortes. Une cohorte se compose d’environ 500 hommes armés (effectif normal). Plusieurs cohortes forment pendant la bataille et selon les circonstances différents échelons.

La colonne de Sabinus se composait d’une avant-garde (cavaliers, éclaireurs et infanterie légère), de la légion et de l’arrière-garde avec le train des équipages. La colonne est décrite comme « très longue » ; une couverture des flancs est possible mais n’est pas mentionnée ; de même rien n’est prouvé en ce qui concerne la méthode de prise d’otages habituelle chez les Romains.

Choix du terrain

La marche des Romains vers le nord nord-est, l’est sud-est n’était pas raisonnable et donc à exclure. Admettons plutôt celle vers le sud sud-est. Dans ces directions se trouvaient les camps intermédiaires de Cicéron et Labiénus. Les Eburons connaissaient très bien le terrain où devait se dérouler la bataille. Le fait de placer leurs troupes le long de l’itinéraire probable, qu’ils ne pouvaient que supposer avant le départ des Romains, était très risqué. L’auteur de la Guerre des Gaules ne mentionne pas vers quel camp ils se dirigeaient. Chacun dira : Cicéron ! Il y a 50% de chances pour qu’il se soit agi de Labiénus !

La direction prise par les Romains devait être tellement évidente qu’il ne pouvait y avoir qu’un seul chemin, au départ le même pour les deux itinéraires. L’attaque devait avoir lieu le plus vite possible. Si les Romains avaient choisi une direction autre que celle supposée par les Eburons, ceux-ci n’auraient pas pu s’adapter assez vite pour réagir à la nouvelle situation.

Longueur de la colonne

Lors d’une marche, la discipline est de rigueur pour ne pas en ralentir ou gêner la progression. Pour le transport des bagages César n’utilisait que des mulets et pas de voitures. Cela rendait la légion plus mobile et plus indépendante sur un terrain escarpé et inconnu. Le bruit de fond devait être intense. Dans l’exemple suivant nous supposons que la colonne progressait en ligne droite du point a au point b. Cela n’influe pas sur sa longueur mais définit la distance entre le combat et le camp.

Après 3 km de marche les Romains atteignirent un vallon, en contrebas. Une troupe de fantassins parcourt en moyenne 4 à 5 km en une heure. Le départ était à 7h, au point du jour.

Avec un mètre de distance dans le rang, la longueur de l’infanterie donne :
- pour 5500 fantassins en rang de 1800 m
- pour 5500 fantassins en rang de 2700 m

- pour 7500 fantassins en rang de 2500 m
- pour 7500 fantassins en rang de 3750 m

Pour le train des équipages il faut compter 1/3 de la longueur de l’infanterie, plus les officiers, leurs chevaux et leurs bagages, environ la moitié de la longueur de l’infanterie.

- 5500 fantassins et train des équipages en rang de 2400 m
- 5500 fantassins et train des équipages en rang de 4000 m

- 7500 fantassins et train des équipages en rang de 3750 m
- 7500 fantassins et train des équipages en rang de 5625 m

Une longueur moyenne de 4 km minimum et 6 km maximum est à envisager.

Moment de l’attaque

Avec une longueur de 4 km et une progression de 5 km/h, après une heure et demie de marche la tête de la colonne se trouvait à 9 km et l’arrière-garde à 3 km du camp.
L’attaque des Eburons débuta entre 8h et 9h. Elle dura 6 à 7 heures, 8 au maximum.

Le combat

Supposons que les Eburons aient réparti leurs troupes en même nombre sur les flancs droit et gauche de l’armée romaine. Le vallon mesurant environ 4 km, le front composé de deux flancs aurait atteint 8 km. Ce n’est pas réaliste.

La colonne traversait une vallée étroite et avait de graves inconvénients tactiques face à un attaquant éventuel. L’avantage des Eburons résidait dans le choix des lieux et dans l’attaque surprise. Ils laissèrent les Romains s’engager tranquillement dans le piège et les attaquèrent en trois points précis (avant-garde, premier tiers, arrière-garde).

La tête de la colonne s’immobilisa mais la partie centrale continua sa route et arriva sur les soldats de tête chassés par l’ennemi qui progressait. La structure du terrain ne permit pas à la légion de former une cohorte de combat. La situation des Romains empira encore lorsque des parties de l’infanterie coururent vers le train arrière des équipages pour protéger leurs effets.

Comme de toute évidence les Romains furent surpris par l’attaque des Eburons il est probable que la colonne n’était pas ou trop peu couverte sur les flancs. La vallée devait être si étroite et les versants si abrupts qu’une protection effective n’était pas possible.

Les fantassins marchaient avec leur équipement (30 kg environ) mais sans leurs bagages. Sabinus voulait parcourir 80 km en deux jours, soit 40 km par jour. Huit heures de marche à 5 km/h par jour, deux jours de suite, le soir du premier jour il fallait encore installer un camp. A cause du départ précipité, les biens précieux des fantassins se trouvaient dans le train arrière. C’étaient leurs seuls biens personnels et ils essayèrent de les atteindre pendant l’attaque, quand ils commencèrent à déserter. La panique qui se produisit en fut la conséquence.

Les Romains abandonnèrent leurs bagages et formèrent un cercle d’où sortaient une à une des cohortes pour infliger des pertes aux Eburons. Le commandement gaulois ordonna à ses combattants de laisser les bagages romains sans protection et d’attaquer de loin. Cette tactique avait l’avantage de concentrer plus de combativité sur le champ de bataille principal. Lorsqu’une cohorte sortait du cercle, avancait sans trouver l’ennemi puis reprenait sa position, alors seulement les Eburons devaient la suivre et attaquer ses hommes. Cette tactique porta ses fruits.

Les combats et l’affrontement principal se seront concentrés sur la première moitié de la colonne. Avec une longueur supposée de 4 km le champ de bataille devait se trouver à environ 6 km du camp.

Il convient d’évoquer une particularité de la technique guerrière éburone : des jets de pierres. Si l’on considère la durée de la bataille, il devait y avoir beaucoup de pierres sur place, de différentes tailles, mais à proximité du champ de bataille. Les Romains n’auront pas renvoyé ces pierres, ils avaient autre chose à faire. De même, personne ne les aura ramassées, après la bataille. Un terrain de 300 m x 300 m.

Un essai de capitulation du commandement romain de la légion se solda par la mort des négociateurs. Par la suite, 15 cohortes romaines furent presque entièrement massacrées, les survivants se réfugièrent au camp romain où ils se donnèrent la mort.

Lorsqu’au cours d’un tel combat l’adversaire a brisé les lignes ennemies, la bataille est jouée. Panique, démoralisation et fuite en sont la conséquence. En tuant les blessés et les fuyards, le vainqueur inflige de lourdes pertes à l’ennemi.

Les cadavres romains

Le champ de bataille et le camp romain furent mis à sac. Au bout d’un an il restait des os, des petits morceaux de fer, de métal, des pierres de toutes formes dans le sol, provenant des frondes éburones. Des armes ou des pièces d’armement sont tout à fait invraisemblables. Quand César revint un an plus tard sur les lieux de la bataille, il traita dignement les dépouilles mortelles de ses soldats. Il le devait aux morts et à ses hommes.

L’incinération était à cette époque la pratique courante en guise de funérailles. Des restes de feu contenant des ossements peuvent être une indication supplémentaire.

L’horizon culturel des découvertes éburones en Rhénanie se couvre en 50 av.J.-C.: à Düren/Winden, à Niederzier/Hambach et à Euskirchen/Kreuzweingarten. La tribu des Eburons comme entité politique et ethnique n’existait plus.

Résumé

Un lieu qui correspond aux points cités plus haut doit se trouver dans l’Euregio. Un lieu où des restes des événements sont enfouis dans le sol. Il doit être possible, sans découverte fortuite, seulement en suivant les indications du livre « la Guerre des Gaules » et en ayant une bonne connaissance des objets trouvés sur la rive gauche du Rhin et des localités concernées, de localiser et de trouver ce lieu.

Compte tenu des descriptions du terrain et des distances indiquées dans la Guerre des Gaules, il est possible d’échafauder une construction :

- Le centre géographique des territoires occupés par les Eburons est à peu près l’espace D-Jülich et se trouve à 300 km d’Amiens.

- La localité gauloise Aduatuca, le camp romain de Sabinus/Cotta et le champ de la bataille entre les Eburons et les Romains doivent être recherchés dans un site de 6 km de diamètre.

- Sur ce site se trouvent - un terrain vague surélevé (le camp)

- une place fortifiée gauloise (le refuge Atuatuca)

- une vallée encaissée

- La place forte mentionnée par César peut être le pivot permettant de découvrir la bataille d’Atuatuca. Dans ses environs il y a un camp romain et une vallée, lieu de la bataille.

Erreurs possibles de jugement

La naïveté évidente des Romains: presque toutes leurs décisions tactiques furent en faveur des Gaulois (le responsable en était le commandant et auteur de l’ouvrage)

Les indications des distances jusqu’aux camps les plus proches : ces chiffres, si l’on part du centre de la Rhénanie, concordent difficilement avec les indications géographiques de la Guerre des Gaules. D’après cela, le camp L (90 km) était situé dans l’espace B-Bastogne et le camp C (75 km) dans l’espace B-St.Truiden.

L’effectif finalement difficilement chiffrable de la légion et donc la longueur de la colonne qui en dépend.

L’absence d’une place fortifiée dans la région de D-Jülich.

L’absence d’objets romains datant de l’époque de César.

La volonté manifeste de l’auteur de la page web de désirer et même de croire à ce qu’il désire.

Seules des preuves sont valables : des pièces romaines de monnaie datant de 54 av.J.-C., des fragments d’armes romaines et gauloises, des restes d’ossements et de charbon de cette époque, le rempart de la fortification gauloise, des découvertes faites dans les fossés du quartier d’hiver romain.

Conclusion

Sieur Ambiorix et les Eburons qui, avec prudence, intuition tactique et grande précision dans le déroulement des combats, avaient infligé une défaite écrasante aux envahisseurs romains, leur étaient vraiment de valeur égale ; pendant ces deux journées ils ont changé l’histoire de l’Europe.

Trouver l’emplacement d’un combat qui eut lieu il y a 2059 ans et dura six heures, ce n’est pas une partie de plaisir, c’est un travail : effectué par des équipes de spécialistes officiels, comme des archéologues, des géologues, des biologistes et peut-être des militaires. Alors la localisation sera sans doute imminente.

En fin de compte c’est mal parti pour obtenir un résultat. Mais Rome ne fut pas construite en un jour. Découvrons la lenteur et ensuite nous trouverons Atuatuca.



Tongres
Confrérie royale limbourgeoise d’Histoire et d’Archéologie
1966

Le problème d’Atuatuca

Les problèmes historiques ne demandent pas de solution immédiate. Ils ont le temps. Pour la plupart des gens ils n’ont pas de réelle importance. Les problèmes historiques de Tongres font pourtant partie de l’actualité, puisque la destination touristique qu’est devenu Tongres est la plus vieille ville du pays, et est ainsi beaucoup visité. L’intérêt des touristes se porte d’abord sur la statue massive d’Ambiorix. Nous pensons que cette statue a été érigée ici pour une raison spécifique, même si beaucoup d’autres communes voulaient la démolir – dans un sens figuré – pour avoir droit à ce titre convoité d’Atuatua Eburonum, titre qui fait la fierté de Tongres depuis un siècle. Ce n’est pas la première fois que la question survient si Tongres est vraiment l’Atuatuca Eburonum, et se trouve vraiment à deux kilomètres environ de l’endroit où les Eburons ont vaincu les Romains, en massacrant 15 cohortes, une légion et demie, ainsi que les commandants Sabinus et Cotta. Dans ce même Atuatuca était positionné la XIVe légion, composée partiellement de nouvelles recrues. Elle fut attaquée par les Sugambres de l’autre côté du Rhin, et grâce à un courage exceptionnel ils purent repousser l’attaquant et éviter la défaite. On n’est pas sûr de savoir où se trouvaient exactement le camp de César ainsi que celui d’Atuatuca.

Il est pourtant certain que Tongres apparaît sur les cartes romaines en tant que Aduaca Tungrorum et que l’identification avec le Tongres de nos jours est archéologiquement prouvée. Cependant nous nous trouvons alors à l’époque impériale, et la ville fortifiée d’Atuatuca Tungrorum s’est très vite développée et est devenu un « carrefour » très important. L’Itinerarium Antinini, un sorte de plan sur lequel se trouvaient les distances entre les différentes villes Romaines et les routes à emprunter, qui date de la deuxième moitié du IIIe siècle après Jésus-Christ, place Aduaca sur la route de Kassel à Cologne, tandis que sur une autre carte connue qui se présente sous la forme d’un long parchemin et dont le nom est Tabula Peutingeriana, Atuaca se trouve sur la gauche de la Meuse. Auparavant, le géographe grec Ptolemaeus d’Alexandrie avait déjà parlé, au IIe siècle, d’une civitas Tungrorum dont Atouatoukon était la place principale.

A un certain moment les noms de beaucoup de villes gauloises changèrent. Les places principales des civitates déposèrent leurs anciens noms tout en gardant la forme ethnique au génitif : Durocortorum Remorum devint Reims, Lutetia Parisiorum Paris, Atuatuca Tungrorum Tongres. Nous nous demandons si les noms d’Atuatuca Eburonum, Atuatuca Tungrorum, Aduaca, Atuaca et Atouatoukon désignent tous le Tongres de nos jours.

Atuatuca Eburonum

Des fouilles en 1963-64 prouvaient l’existence d’un camp du début de l’époque romaine ainsi que des constructions en argile et en bois du temps d’Auguste. Les résultats de ces fouilles étaient présentés dans une étude bizarre de W. Vanvinkenroye. Au niveau archéologique il n’y a aucune preuve que l’Atuatuca de Sabinus et de Cotta se trouvait à Tongres.

Comment César décrivait-il Atuatuca ? Avant l’an 53 avant Jésus-Christ il disait clairement: Atuatuca est le nom d’un rempart/petit fort ; il se trouve à peu près au milieu du territoire des Eburons, là où Titurius (Sabinus) et Aurunculeius (Cotta) s’étaient positionnés (en l’an 54) pour passer l’hiver.

Suivant certains détails, nous pouvons interpréter qu’Atuatuca est un mot indigène désignant un rempart, ou un camp, ou une fortification. Il y avait plusieurs Atuatuca à l’intérieur ou à l’extérieur de la région des Eburons. Il n’y a aucun doute que Tongres se trouve dans le territoire des Eburons, voilà pourquoi la statue d’Ambiorix, en tant que plus vieux mais aussi plus audacieux combattant de la liberté de ce pays, a été érigée sur la place centrale de cette ville (même si la région centrale des Eburons se trouvait, selon César entre la Meuse et le Rhin). Mais des Eburons vivaient également sur la rive gauche de la Meuse, et il est probable que les rois éburons Ambiorix et Catuvolcus, sous les demandes qu’avaient faits les commandants Sabinus et Cotta à Tongres, à la frontière de leur région, aient livrés du blé aux quartiers d’hiver de ces derniers.

Le pays des Eburons

Les Eburons, dont César dit qu’ils sont une tribu sans importance, vécurent sous un régime politique d’un royaume divisé en deux. Ambiorix, dont le nom celtique signifie « le roi riche » partageait le pouvoir avec le vieux Catuvolcus, qui n’avait pas cet enthousiasme de la révolte et de la guerre, lorsque les Romains entrèrent dans son pays, même si son nom signifie « celui qui est rapide au combat ». Ambiorix cependant employa chaque occasion qu’il put pour rendre la vie insupportable aux Romains. Après que la révolte fut un échec, le vieux Catuvolcus fit des reproches amers à Ambiorix avant de se prendre la vie en avalant du poison. On ignore comment le pays des Eburons était partagé entre les deux seigneurs. On suppose que le territoire à l’Est de la Meuse appartenait à Catuvolcus et le territoire à l’Ouest à Ambiorix. Mais ces suppositions sont très fantaisistes.

Nous ne savons pas si Atuatuca était destiné à être habité. Un fort avait en général un caractère militaire, et jouait un rôle lors d’une guerre ou d’un danger. Même Ambiorix ne vivait pas dans un Atuatuca mais dans une maison gauloise, au milieu des forêts, selon la coutume, dont il n’avait qu’un accès qui menait par un passage étroit. Il y vivait avec quelques cavaliers et proches et avec tout un équipement militaire, y compris chevaux et chariots. Il y avait beaucoup de chemins, connus uniquement par les populations locales, qui menaient à travers le territoire des Eburons. Ambiorix leur devait à plusieurs reprises la vie. Au fur et à mesure les Romains réaménageaient et amélioraient les routes de campagne, comme par exemple la Via Agrippa, le chemin de Bavay par Tongres jusqu’à Cologne, ainsi que la Via Mansuerisca, qui entra par Baraque Michel, Mont Righi et Betrange dans le pays des Trévires. Sans aucun doute les légions de César utilisaient ses routes pré-romaines pour leurs livraisons et émissions.

Les Atuatuques

Les Romains démontrèrent leur supériorité au combat lors de la bataille près de l’Aisne (Axona) et de la Selle (Sabis). En assaillant les Atuatuques, les voisins des Eburons, ils les forcèrent à se rendre. Encore une fois c’est la supériorité de la technique du siège de César qui faisait que l’ « Oppidum Atuatucorum » se rende rapidement.

Au niveau étymologique il y a un lien entre Atuatuci et Atuatuca, et ce lien et renforcé en pratique par un accord entre les Atuatuques et les Eburons. Les clauses de cet accord sont peu connues mais on croit que les Eburons avaient le devoir d’aider les Atuatuques en temps de guerre. César dit que lors de l’approche de son armée les Atuatuques ont abandonnés leurs camps (castella) et leurs forts (oppida) pour se retirer dans quelques forts plus grands, des «Oppidum Atuatucorum», qui se trouvaient apparemment dans une baie étroite. Ils étaient plus en sécurité dans cet endroit serré. Où exactement se trouvaient ces forts reste un des nombreux mystères.

Les Atuatuques disposaient également d’un réseau de défense dans la région de la Meuse, qui s’étendait sur ledit fleuve et ses embouchures.

César dit également que les Eburons étaient sous la domination des Atuatuques et que ces derniers avaient fait prisonniers le neveu et le fils d’Ambiorix, sous cause d’infidélité. Après la défaite des Atuatuqes César avait mis fin à cet accord, et depuis ce moment les Eburons, avec les Condruses, sont les clients des Trévires, sous l’œil approuvant de César.

Ambiorix le rusé

César ne pouvait pas affirmer son autorité en Gaule du Nord, ni en se vantant, ni par ses démonstrations de pouvoir, ni par la construction d’un pont par-dessus le Rhin ou par sa traversée en Angleterre. En 54 avant Jésus-Christ les Gaulois établirent une journée nationale armée : c’est-à-dire ils établirent le plan d’attaquer César sur tous les fronts. Le meurtre de Tasgetius à Orléans, qui avait été proclamé roi des Carnutes par César, faisait partie de ce plan. A cause d’un manque de blé (qui était survenu lors d’une canicule) César avait positionné ses légions dans un grand nombre de quartiers d’hiver. Les soldats de T. Labienus passaient l’hiver à la frontière entre les Trévires et les Rémires, ceux de Q. Cicero sur le territoire des Nerviens, et les 15 cohortes de Q.T. Sabinus et de L.A. Cotta à Atuatuca, auprès des Eburons. Ces trois camps en Gaule du Nord forment un triangle. D’Atuatuca, au pays des Eburons, jusqu’au camp de Cicero chez les Nerviens il y a une distance de 55 miles (82 kilomètres), et jusqu’au camp de Labienus, dans le territoire de Rémires, la distance est de 50 miles (70 kilomètres) ; entre le camp de Labienus et celui de Cicero il y a 60 miles (90 kilomètres).

On ne peut pas prouver les positions exactes de ces trois camps archéologiquement. L’affaire devient plus compliquée encore lorsque A.Grisart prétend que César n’emploie pas le mile romain pour mesurer la distance entre les camps mais la leugae gauloise. César n’hésitait pas de déformer les faits et les nombres à son avantage dans ses mémoires. Ce n’est pas César qui donne la distance entre le camp de Cicero et d’Atuatuca, mais le général met ces mots dans la bouche d’Ambiorix, l’ennemi. Et Ambiorix parle en leugae et non pas en miles romains. Dans ce sens la distance, en leugae (1 leugae = 2222m), d’Atuatuca au camp de Cicero chez les Nerviens est de 122 km, et d’Atuatuca au camp de Labienus chez les Rémires de 111 km ; ce dernier était à 133 km plus ou moins de celui de Cicero. Le triangle devient alors plus grand que prévu. Le résultat est que la position d’aucun de ces camps ne peut être déterminée archéologiquement. Devait-on un jours trouver un de ces camps, l’énigme pourrait être résolu. On pourrait également découvrir si l’Atuatuca de Sabinus et de Cotta se trouvait à Tongres.

Le plan d’attaque général prévoyait de prendre d’assaut ces 3 camps en même temps. Les Trévires devaient, sous le commandement de leur roi Indutiomarus, attaquer le camp de Labienus, les Nerviens celui de Cicero et les Eburons l’Atuatuca de Sabinus et Cotta. C’est ce qui arriva, et il n’aurait fallu que de très peu pour que les Romains aient été chassés de la Gaule du Nord. Indutiomarus ne réussit pas à prendre le camp de Labienus et il fut tué par des cavaliers romains. Ambiorix et Catuvolcus avaient mené une attaque eux aussi ; mais la cavalerie espagnole d’Atuatuca riposta avec une telle énergie qu’ils ont dû proposer des négociations. Ambiorix, en tant que représentant des Eburons, parlait au chevalier C.Arpinius et à l’espagnol Q. Iunius. Ambiorix adressait un avertissement à Sabinus et à Cotta : il savait de sources sûrs qu’une grande troupe de Germains avait traversé le Rhin. Elle serait sur place dans deux jours. César ne dit pas de quels Germains il s’agit. Mais dans ces paroles se trouve un autre argument pour définir l’emplacement de l’Atuatuca de Sabinus et de Cotta, c’est-à-dire le fait que l’Atuatuca se trouve à deux jours de marche du Rhin.

L’avertissement d’Ambiorix n’était pas sans effet. Les deux commandants décidèrent finalement de partir d’Atuatuca. Une colonne apparemment sans fin, chargée de lourds bagages, quitta l’Atuatuca. A une distance de 2 miles (3 kilomètres) environ, les Eburons avaient caché 2 groupes dans une embuscade, sur des collines boisés autour d’un grand vallon : magna convallis.

Le grand vallon

On a trouvé le « magna convallis » près de Tongres, aussi bien à Lauw qu’à Vreren. Le magna convallis reste donc, au même titre que le triangle des trois camps, problématique.

Lorsque la majorité de la colonne était descendu dans le val, le Eburons apparaissaient tout à coup sur les deux côtés. Lors de cette embuscade Sabinus et Cotta étaient tués.

Il est difficile de trouver un tel vallon en proximité de Tongres, principalement à cause des rives marécageuses du Jeker. Dans la région autour de la Meuse et du Rhin la chance est cependant plus grande de découvrir un tel magna convallis.

Les hypothèses allemandes sont plus convaincantes. L’Atuatuca est identifié avec D-Nideggen, mais les preuves archéologiques manquent. Lorsque en 1953 l’historien néerlandais A. Munsters se trouve toujours près de D-Nideggen, son compatriote H. Spierts Honthem pointe en direction d’un val entre NL-Magraten et NL-Sint-Geertuid. H. Spierts reconstruisait le champ de bataille avec une telle exactitude qu’il pouvait montrer que les tombes de B-Libeek, à 4 kilomètres au B-Sud de Honthem, étaient celles des commandants Sabinus et Cotta.

Le jour où Ambiorix fut presque capturé

L’année suivante (53 avant Jésus-Christ) César vint personnellement à Atuatuca. Il y établit son camp, sous la protection de la XIVe légion, composée principalement de recrues du Nord de l’Italie. Q. Cicero était le commandant. A cette époque il avait atteint la première phase de sa guerre sans merci contre les Eburons, c’est-à-dire l’encerclement du pays des Eburons. Ambiorix avait de nouveau provoqué une révolte, à laquelle participaient non seulement les Nerviens, les Ménapiens, les Atuatuques et les Trévires, mais également les Germani Cisrhenani. César comprenait sous « Germani Cisrhenani » probablement toutes les tribus concernées. Ce nom était un nom collectif.

Entre les Ménapiens et Ambiorix existait une hospitalité officielle. Pour éviter qu’Ambiorix se cache auprès des Ménapiens ou essaie de se joindre aux Germains qui avaient franchi le Rhin, César commença par fouiller systématiquement les régions autour des Eburons. Vint ensuite la deuxième phase.

Il arriva de Bonn ou de Coblence à travers les forêts des Ardennes et envoya, pour des raisons stratégiques, Lucius Minucius Basilus avec sa cavalerie en tant qu’éclaireurs. Ils avancèrent plus rapidement que prévu et auraient pu surprendre Ambiorix dans son refuge. Ce dernier s’était installé là avec quelques proches et cavaliers. Il s’enfuit au dernier instant et envoya des messagers dans toutes les directions qu’un chacun devait veiller sur son propre salut. Les uns trouvaient refuge dans les forêts, les autres dans les marais, et ceux qui habitaient près de la mer, se cachaient sur les lagunes. César ne pouvait rien faire d’autre que de rassembler autant d’informations que possible sur Ambiorix. Il décida ensuite de diviser son camp en trois parties. T. Labienus devait partir vers l’Ouest en direction de la mer (vers le Nord-ouest), C. Trebonius entra dans le territoire voisin de celui des Atuatuques (vers le Sud-ouest), et César lui-même, avec les trois légions qui restaient, en direction de la « Scaldis », qui débouche dans la Meuse et dans d’autres petits fleuves des Ardennes. Si l’on considère maintenant le jour du rendez-vous ainsi que la vitesse de marche des légions, il y a de fortes chances que l’on tombe sur D-Aix-la-Chappelle, D-Nideggen, B-Honthem, B-S’Gravenvoeren, B-Embourg et B-Limbourg.

Les Sugambres

Avant le départ de César, il envoya des messagers chez les tribus voisines pour leur demander de venir piller le pays des Eburons. César désirait toujours exterminer le nom et la tribu des Eburons. L’invitation au pillage arriva même chez les Germains de l’autre côté du Rhin, et les Sugambres mobilisèrent rapidement 2.000 cavaliers.

César appelle ceux qui habitent à droite du Rhin Sugambres, positionnés entre Lippe et Ruhr. Ceux en face de Cologne et de Bonn sont les Ubiens. Les Sugambres ont vécu à cet endroit pour plus d’un demi-siècle. En l’an 8 ou 7 avant Jésus-Christ Titus les déplaça près de Xante. Des Sugambres, qui se sont mélangés à la population indigène, est né le peuple des Cugerni, qui sont nommés Trajanois plus tard, lors de la fondation de Colonia Vlpia Traiana. Les Sugambres étaient un des ennemis les plus redoutés des Romains. Il n’y a jamais eu d’accord entre eux et César. Plus tard, en l’an 17 avant Jésus-Christ, les Sugambres, sous la direction de leur roi Maelo, mirent en déroute le gouverneur Marcus Lillius. Sa défaite fut connue sou le nom de « clades Lolliana ». Lors de cette bataille les Romains perdirent même l’étendard de la 5e légion. L’Empereur Auguste lui-même ressentait la honte de cette défaite. C’est elle qui fit qu’Auguste changea de politique militaire dans la région du Rhin et passa de la défensive à l’offensive – pour construire de nouveaux forts sur la rive gauche du Rhin. A Neuss qui se trouvait déjà sur un des croisements de routes, s’ajoutait Vetera près de Xante, auprès de l’embouchure de la Lippe. Cette réorganisation n’empêchait pas les Sugambres de continuer les attaques contre les Romains.

Les Sugambres traversaient le Rhin sur des bateaux et des radeux, suivant l’appel au pillage. Ils atterrirent à environ 30 miles (45 km) de l’endroit où César avait construit, la même année, un nouveau fort rhénan. Entrant dans le pays des Eburons, ils mirent la main sur d’importants troupeaux de bétail.

Selon les descriptions que César fait d’Atuatuca Eburonum, nous pensons qu’il peut s’agir d’Aix-Vaals (NL-D). Aix se trouve au centre du pays des Eburons, entre le Rhin et la Meuse. Ceci n’est cependant qu’une hypothèse, et nous l’avançons avec prudence.

C’était une coutume germaine de faire accompagner les cavaliers par des valets, qui devaient garantir leur sécurité. Ces valets pouvaient tenir le pas des chevaux en s’accrochant à leur crinière.

Ceci n’est pas une raison de surestimer la vitesse de course des Germains, et nous croyons que les cavaliers germains ont parcouru la distance entre Cologne et Aix (environ 65 kilomètres) en deux jours. Tongres par contre se trouve à 110 kilomètres du Rhin. Les messagers qui portaient le courrier à l’époque parcouraient environ 15 kilomètres à l’heure. La vitesse de marche normale des légions romaines était de 20 kilomètres par jour, celle de marche rapide de 30 kilomètres et celle de marche forcée de 40 et plus. Si l’on considère ces chiffres et l’on assume que César disait la vérité, lorsqu’il donnait la parole à Ambiorix et que ce dernier disait que les Germains du Rhin serait à Atuatuca dans 2 jours, nous pensons que l’Atuatuca se trouvait à environ 60-70 kilomètres du Rhin. Ceci est un argument de plus en faveur d’Aix et contre Tongres.

Lorsque les Sugambres étaient à 3 heures d’Atuatuca, ils se rendèrent compte que César était déjà reparti. Ils décidèrent de se rendre à Atuatuca avec un Eburon comme guide. Entre temps une semaine avait passé, et Q. Cicero, le commandant des Atuatuques, commençant à douter du rendez-vous que César avait fixé, rompit la « consigne ». Les Sugambres s’étaient approchés d’Atuatuca sans qu’on s’en aperçoive, et tentèrent de prendre d’assaut la porte principale du fort, celle qui se trouvait à proximité de la forêt. Personne n’avait soupçonné une attaque. Ce n’est qu’au bout de grandes peines que les Romains réussirent à défendre les portes d’accès du fort. Finalement les Sugambres durent faire demi-tour.

Beaucoup ont reconstruit ces événements, prétendant avoir trouvé la « porta decumana », la forêt, la colline et les champs de blé.

Lors de son retour César déclara qu’Ambiorix aurait réussi à se sauver grâce à ses différentes caches, aux forêts et défilés de montagne qu’il connaissait bien. Protégé par la nuit il était de passé de région en région accompagné uniquement de 4 cavaliers ; ce n’est qu’à eux seuls qu’il faisait entièrement confiance. Cette déclaration clôt le cas « Ambiorix ».

Les Tongriens

Se pose ensuite la question de savoir si César a réussi à exterminer le nom ainsi que la tribu des Eburons, comme il avait juré de le faire. César est également connu pour la clémence et son pardon, et en ce qui concerne les Eburons, c’est ce qui a dû se passer à la fin. Ce geste généreux avait une toute autre fin cependant, à savoir de masquer la peur qu’il avait des Germains qui semblaient le poursuivre comme des ombres et qu’il essayait de repousser de l’autre côté du Rhin. Il considéra l’Est comme un grand danger pour Rome, et cette peur (justifiée d’ailleurs) a ensuite servi dans un sens son désir de gloire. Il fut le premier Romain à franchir le Rhin. Il confessa cependant de ne pas avoir réussi à exterminer le nom et la tribu des Eburons.

Il est certain que les Eburons ne furent pas éliminés mais qu’ils continuaient à exister sous un nouveau nom « Tungri » (Tongriens) L’Atuatuca des Jécistes – et non pas celui de Sabinus et de Cotta – est devenue la capitale de la civitas Tungrorum. Un changement de la politique rhénane romaine fit que le centre d’intérêt de la région se déplaça vers l’Ouest, plus précisément vers Tongres. Les tribus partaient de la rive droite du Rhin pour s’installer sur la rive gauche.

On est plus ou moins d’accord sur la signification étymologique du nom de « Tungri » : « Les fédérés ».

La monnaie avuaquienne

Quelques historiens identifiaient l’Atuatuca de Sabinus et de Cotta avec Tongres en se basant sur la découverte de matériel archéologique (un heaume en bronze et un grand nombre de pièces de monnaie avuaquienne). Ces objets ne peuvent cependant pas justifier une identification avec Tongres. Les récentes fouilles du camp du début de l’ère romaine, qu’on a commencé à déterrer dès 1961 dans le secteur ouest de Tongres, vont peut-être nous éclairer davantage. Des pièces de monnaie avuaquienne ont également été retrouvées en grande quantité dans les camps de D-Haltern et de D-Neuss.

Confédération

Les Tongriens étaient donc des fédérés, cependant nous ignorons tout de leur système juridique. S’ils jouissaient d’un statut de fédération, ils le perdirent probablement lors d’une des nombreuses révoltes. Beaucoup de Tongriens avaient servis dans l’armée romaine, et en conséquence l’aile gauche de la colonne romaine, combattant l’armée des rebelles de Civilis, était composé de Tongriens. Tout à coup la cohorte des Tongriens se rangea du côté de Civilis. Ce dernier fut victorieux et vénéré en tant que libérateur.

Tongres s’embrasa et les constructions en bois étaient une proie facile. Après la destruction une nouvelle phase de reconstruction commença pour Autuatuca Tungrorum : on construisait des bâtiments en pierre.

Atuatuca Tungrorum

Atuatuca Tungrorum devint un important « carrefour » et la captiale de la Civitas Tungrorum, en faisant partie de la province Gallia Belgica, du moins selon les écrits de Pline et de Ptolémée.

Au cours du 1er siècle ou au début du 2e Atuatuca disposait d’un réseau routier impressionnant. Le petit fort devint une grande cité romaine, avec des murs, des basiliques, un aqueduc et des temples.

Le personnage historique d’Ambiorix

Dans le contexte historique, on ne pourra jamais évoquer Ambiorix, ainsi que le rôle qu’il a joué pendant la conquête de la Gaule, avec autre chose que de la prudence. Les sources dont nous disposons sont limitées, souvent simplistes et non sans préjugés.

Les témoignages autour d’un personnage comme Vercingétorix sont plus abondants, surtout concernant les événements autour d’Alésia : on a trouvé des pièces de monnaie, des armes, des pierres tombales, des fortifications, etc.

Aucune source archéologique ne parle d’Ambiorix. Il manque toute trace de lui, et malgré toutes les confirmations académiques, la localisation d’Atuatuca de César y compris celle du grand vallon (dit de la marmite, à cause de sa forme), où ont été massacrés 15 cohortes, reste impossible. Nous ne disposons que de sources écrites, surtout grâce aux textes détaillés de César, qui a retranscris les événements comme on les lui avait rapportés, et dont la crédibilité historique n’est pas tout à fait acquise. Mais même si nous croyons – naïvement – les paroles de César, le personnage d’Ambiorix reste entouré de mystères. Il s’agit sans doute d’un des ennemis les plus redoutés par César, mais dont nous ne pouvons reconstruire que quelques jours de sa vie. Il disparaît dans la brume et la forêt des Ardennes, aussi soudainement qu’il est apparu.

Selon les Commentarii de César, les Eburons ne jouent qu’un rôle très subordonné, jusqu’à ce fameux automne en 54 avant Jésus-Christ. Lorsque les tribus au Nord de la ligne de la Seine-Marne prirent contact lors de l’hiver qui suivait les défaites des Helvètes et du chef germanique Ariovist, avec le but secret de former des alliances pour résister à la conquête de César, les Eburons promirent d’envoyer, accompagnés des troupes de Condrusi, Caerosi et Paemani, un contingent de 40.000 hommes. Cependant, par la rapide apparition de César, le camp principal, qui devait compter 296.000 guerriers, est paralysé.

Les Suessioni, Bellovaques et Ambiani capitulent ; Les Nerviens, Viromadui et Atrebates sont battus, et peu de temps après, César prend d’assaut les renforts des Atuatuques. Les habitants des différentes villes sont vendus comme esclaves. On ne parle nulle part des Eburons. Dans son discours Ambiorix évoque que son peuple devait, pendant un certain temps, payer des tributs aux Atuatuques, ainsi que livrer des otages, dont faisaient partie son fils et son neveu. La défaite des Atuatuques signifiait alors pour les Eburons la suspension des tributs à payer et la libération des otages.

Comme nous pouvons nous en rendre compte, les premières années de règne romain amenaient une amélioration du statut des Eburons, sans pour autant que ces derniers étaient forcés à rendre des services en retour. Mais les raisons de cette amélioration ne sont pas la clémence et la miséricorde de César, mais des raisons stratégiques. Les Eburons servaient de digue, contre les Germains plus belliqueux de l’Est du Rhin.

Ils ont ainsi cherché la proximité des Trévires, et sont tombés sous l’influence de cette tribu puissante. Ils gardèrent un contact régulier avec César, dont l’émissaire, Q. Iunius, un espagnol qui parlait apparemment la langue celtique, rendait parfois visite à Ambiorix.

Deux « rois » étaient à la tête des Eburons : Ambiorix, le roi riche, et Catuvolcus, rapide au combat. Nous ignorons quelles étaient les relations qu’ils entretenaient et comment ils réglaient leurs charges communes. En ce qui concerne la révolte, Ambiorix prend l’initiative, et Catuvolcus – selon César – le suit timidement.

On suppose que les Eburons avaient, comme toutes les autres tribus, un parti anti-romain, qui cependant ne pouvait agir ouvertement. Les contacts qu’Ambiorix entretenait avec le roi anti-romain des Trévires, Indutiomarus, étaient donc restés un secret bien gardé : voilà pourquoi César avait reconnu l’existence de cette double royauté.

L’été 54 était pour César un point tournant dans la conquête de la Gaule. Il avait espéré de conquérir en quelques années seulement la Gaule, l’Aquitaine, la Belgique, une partie de la Germanie et de la Bretagne. Pour les Gaulois, le joug romain n’était pas un destin inévitable. Ils étaient conscients que ce règne romain était renforcé par la coopération volontaire du parti pro-romain de chaque tribu. Les circonstances politiques étaient différents partout – monarchie ici, oligarchie là – et les tensions étaient sensibles.

La défaite des Helvètes (58), d’Ariovist (58), des Nerviens (57), des Vénètes (56) et de beaucoup d’autres montraient la volonté de chaque désir de résistance. C’est ainsi que l’idée de la révolte générale grandissait. On n’attendait que les circonstances favorables.

La quatrième année de guerre (55) étaient une année de démonstration de pouvoir et de bluffs de la part de César: le massacre de deux tribus germaniques, la construction d’un pont ainsi que le passage de l’autre côté du Rhin, ainsi que la première traversée jusqu’en Bretagne. Juste avant la mise à l’eau des bateaux, il prit d’assaut, avec quatre légions et 800 cavaliers, le pays des Trévires pour – apparemment – rétablir la paix dans cette région et pour réconcilier le vieux Indutiomarus et son beau-fils Cingétorix qui était pro-romain.

Rome avait placé de grands espoirs dans la deuxième grande expédition britannique. Lors de son retour César a senti les tensions qui régnaient en Gaule, c’est pourquoi il est revenu de Bretagne plus tôt que prévu. L’hiver s’était rapproché et des rumeurs alarmantes avaient atteint les oreilles de César. Une mauvaise nouvelle venait de Rome. Lorsqu’il mit pied à terre on lui rapporta la nouvelle de la mort de sa fille, épouse de Pompée. La mort de cette jeune femme était beaucoup plus qu’une simple affaire de famille : c’était un événement politique dont la conséquence était, comme l’avaient remarqué Sénèque et Lucain, l’effondrement de la République. En effet les deux hommes, le père et le beau-fils, perdirent ainsi le dernier lien qui les unissait encore.

Plus que jamais César jugea important de passer l’hiver en Italie du Nord, pour suivre et contrôler les événements de plus près. Pour garder le contrôle de la Gaule du Nord et de la Gaule centrale, il décida de placer ses légions dans des quartiers d’hiver bien fortifiés, établis sur de larges territoires, dans l’espoir d’étouffer dans l’œuf toute tentative de révolte. César avait espéré qu’une démonstration de pouvoir – un quartier d’hiver à l’intérieur ou sur la frontière de chaque région suspecte – était suffisante pour garder la paix. Il misait trop sur son prestige qui, malgré les bluffs des deux dernières années, avait diminué quelque peu, ainsi que sur les querelles entre tribus gauloises.

César fit connaissance de ses projets concernant les quartiers d’hiver lors de la journée nationale à Amiens: C. Fabius devait passer l’hiver avec la 10e légion auprès des Morins, Q. Cicero, le jeune frère du rhéteur et politicien Marcus Tullius Cicero, reçut la 11e légion et devait établir son camp dans la région des Nerviens. La 13e légion devait passer l’hiver en Normandie, auprès des Esuvii, sous le commandement de L.Roscius. T. Labienus, le meilleur commandant et premier officier de César obtenait de nouveau la charge de veiller sur les Trévires. César attendait surtout des difficultés de la part de ces derniers. Son quartier d’hiver se trouvait sur la frontière entre les Rémires et les Trévires.

Une légion et 5 cohortes devaient, sous le commandement de Quintus Titurius Sabinus et Lucius Aurunculeius Cotta, se rendre à Atuatuca, un fort (castellum) des Eburons.

La légion concernée est la XIVe. César veut faire semblant qu’elle est composée uniquement de soldats inexpérimentés, ce qui traduit l’expression « quam procime trans padum conscripserat » : c’est ainsi qu’il explique la panique qui survient plus tard.

Même si cette légion a souvent eu des missions où elle était censée veiller sur quelqu’un, cela faisait trois ans qu’elle participait activement à la guerre. Elle n’était sûrement pas composée de nouvelles recrues uniquement. Cette excuse-là, avec celle de la faiblesse et de l’inexpérience du commandant en chef, est peu valable. Le quartier d’hiver d’Atuatuca était l’avant-poste le plus reculé pour contrôler entre autres les Trévires et le Rhin, et César aurait donné cette mission à un chef ainsi qu’à une légion inexpérimenté !

Jusqu’alors, César avait épargné les Eburons. A présent ils étaient chargés du fardeau d’un lourd quartier d’hiver : la cavalerie espagnole, les troupes auxiliaires, etc. On porte le nombre d’hommes que comptait le quartier en tout et pour tout à 11.000. La région ne possédait pas beaucoup de champs de blé, mais des forêts, des marais. Les raisons de ce quartier étaient politiques et stratégiques: avoir sous contrôle les Trévires depuis le Nord, les Ménapiens depuis le Sud, et les Eburons eux-mêmes, dont César a entendu qu’ils se trouvaient sous influence des Trévires et surtout d’Indutiomarus.

Deux hommes dirigent le quartier d’hiver : Quitnus Titurius Sabinus et Lucius Aurunculeius Cotta. Le premier joue un rôle assez important dans la guerre gauloise. En 57 on lui donne la mission de garder les ponts de l’Aisne à Berry-au-Bac. En 56 il soumet les Venelles sur la péninsule Contentin (Normandie), qui, sous la direction de Viridovix, attaquent son camp. En 55 Cotta et lui ont comme mission de mener une campagne contre les Ménapiens et les Morins, qui ne réussit que partiellement. Il est certain que César vit en lui un excellent commandant : contre les Venelles il disposa de 3 légions et en 54 il obtint la direction d’un quartier d’hiver en position délicate, auprès d’une tribu qui était en contact avec les Trévires.

Nous rencontrons Cotta pour la première fois en tant qu’ambassadeur de César, lors de la deuxième année de guerre. Avec Quintus Pedius, un neveu de César, il est en tête des cavaliers qui poursuivent les Belges, après l’affaire du passage de l’Aisne. En 55 il accompagne Quintus Titurius Sabinus lors de la campagne contre les Ménapiens et les Morins. Nous apprenons que leur expédition n’était pas couronnée de succès. Après le retour de Bretagne Labienus se voit chargé de la soumission des Morins, tandis que Sabinus et Cotta s’amusent à détruire tous les champs et brûler les fermes. Nous ignorons pourquoi César continue, l’année suivante, à les envoyer en mission ensemble. Nous ignorons également quelle était la relation entre ces deux hommes. Aucun texte ne nous dit qui était la commandant en chef de la légion. Même si Sabinus se présente toujours le premier à l’appel, il n’a pas de pouvoir sur Cotta, et ce dernier Cotta peut refuser de lui obéir. D’un autre côté, Ambiorix ne s’adresse qu’à Sabinus. Le texte de César donne l’impression que Sabinus est d’un rang supérieur à celui de Cotta.

César venait d’installer les légions dans leurs quartiers d’hiver, quand les Carnutes tuaient Tasgetius, un descendant d’une ancienne famille royale, que César avait nommé roi trois ans auparavant. César, qui à ce moment résidait encore au quartier général de Samarobriva, réagissait immédiatement en envoyant L. Munatius Plancus avec une légion (la VIIIe) dans la région des Carnutes pour empêcher toute révolte et pour lancer une enquête sur place.

César attendait ensuite les rapports des divers camps, surtout celui de Plancus. Ce n’est qu’après qu’il pouvait retourner en Italie du Nord, comme il avait l’habitude de faire chaque automne.

Est-il parti ? Selon son Commentarii, il n’a pas fait le voyage, mais se trouvait, au moment de l’attaque du camp d’Atuatuca par Ambiorix et de celui de Cicero, au quartier général à Amiens. En contrepartie nous avons les textes détaillés de Plutarque, Dio Cassius et Appien, qui prétendent qu’il a fait le voyage. Ne doutons pas des déclarations de ces trois écrivains. César est parti quelques jours après réception des rapports satisfaisants, pour être ramené un peu plus tard par un messager. Peu de temps après son départ commence la véritable révolte… mais donnons la parole à César lui-même.



De Bello gallico, V, 26

« A peu près 15 jours après l’arrivée dans les quartiers d’hiver, un mouvement inattendu d’Ambiorix et de Catuvocus se transforma en révolte. Nos soldats s’emparèrent très vite de leurs armes, fortifiaient le camp et montèrent la garde. Après que la cavalerie espagnole fut sortie par une des portes du camp et fut victorieuse au combat, les dirigeants ennemis doutèrent de la réussite de leur plan et retirèrent leurs troupes. Comme il est l’habitude ils demandèrent ensuite que quelqu’un sorte du camp, pour négocier. On leur envoya Gaius Arpinius, un chevalier romain et proche ami de Titurius, ainsi que de Quintus Iunius, un espagnol qui avait déjà, par le passé, en mission pour César, rendu visite à Ambiorix. »

Ambiorix s’adressa à lui en ces paroles :
« Il reconnut qu’il avait des dettes envers César, en échange de tous les bienfaits que ce dernier lui avait accordés ; César le libéra des tributs qu’il devait payer aux Atuatuques. Il lui redonna son fils et son neveu, que les Atuatuques avaient gardé prisonniers en tant qu’otages. Voilà pourquoi l’assaut du camp n’était pas son initiative, ni une action arbitraire, mais qu’il avait été forcé par sa tribu ; son autorité était telle qu’il n’avait pas plus de pouvoir sur son peuple que son peuple sur lui. La cause principale de la guerre pour sa tribu était le fait qu’il ne pouvait pas s’opposer à l’alliance subite des Gaulois. Il insistait cependant sur un plan commun à toutes les tribus gauloises ; ce jour avait été déterminé pour attaquer tous les quartiers d’hiver de César, pour empêcher qu’une légion ne porte secours à l’autre. Un Gaulois ne refuse pas un autre Gaulois, surtout parce que ce plan était supposé ramener la liberté perdue. Il donnait à Titurius le conseil de prendre soin de sa vie et de celle de ses soldats, au nom de l’hospitalité. Une grande armée de Germains avançait rapidement et avait déjà passé le Rhin : dans 2 jours ils seraient sur place. La décision à prendre, à savoir s’ils devaient rejoindre avec leurs soldats les camps de Cicero ou Labienus, serait entre leurs mains (entre celles de Sabinus et de Cotta). Il promit tout ceci et renforça encore sa promesse en déclarant solennellement qu’il leur garantissait le libre passage à travers son territoire. C’est ainsi qu’il prenait soin de sa tribu et remerciait César pour ses bienfaits. »

Arpinius et Iunius portent le message d’Ambiorix aux deux ambassadeurs de César. Ceux-ci sont assez préoccupés du fait (incroyable d’ailleurs) qu’un peuple sans réelle importance (56) comme les Eburons puisse oser attaquer Rome, en suivant sa propre initiative.

On annonce la proposition d’Ambiorix devant le conseil de guerre. Sabinus et Cotta se lancent rapidement dans une discussion pénible. Cotta, ainsi que la plupart des tribuns et centurions ne veulent rien entendre d’un éventuel départ des troupes, sans l’ordre explicite de César. Sabinus propose le départ immédiat et craint, en cas d’hésitation, d’arriver trop tard, pour venir en aide aux autres.

César est parti, sans doute, sinon le meurtre de Tasgetius et l’apparition des Eburons ne fait pas de sens. En plus ils sont proches du Rhin et des Germains, qui n’ont pas oublié la mort d’Ariovistus. « Le plan d’Ambiorix était sûr dans les deux cas ; si tout allait bien se passer, ils pourraient atteindre le prochain camp sans danger ; si toute la Gaule allait s’unir avec les Germains, la rapidité serait leur seule chance de survie. »

Cotta et les autres officiers s’opposent toujours et entre-temps les soldats se sont rassemblés devant le quartier général. Cotta continue à s’opposer, mais finalement, peu avant minuit, il se résigne. On donne l’ordre du départ pour le lendemain à l’aube. Et qui parlait de César ?

Ce passage pose quelques problèmes historiques, sauf si on prend au sérieux le texte de César – peut-on lui faire confiance ?

Fait est : Ambiorix a réussi, d’une façon où d’un autre, surtout en usant de son charisme personnel, de faire sortir Sabinus et Cotta de leur camp, pour massacrer complètement les 15 cohortes quelques kilomètres plus loin. La description tient de la narration dramatique et nous apprenons les faits comme si nous assistions à une tragédie grecque. Malheureusement César ne pouvait pas apparaître en tant que deux ex machina, et la catastrophe était inévitable : ce qui explique sa colère et sa haîne envers Ambiorix. Il veut surtout ne pas faire penser le lecteur romain – c’est pour lui qu’il écrit, non pas pour nous – que la révolte gauloise était bien organisée et plus importante que prévue. En laissant parler Ambiorix de la révolte générale, il tente de faire en sorte que le lecteur romain ne croie pas les paroles de celui-là. Pourtant, si l’on considère tous les faits, il est impossible de douter d’une grande révolte et d’une mise en action de plans bien organisés : la rébellion des Carnutes et le meurtre de Tasgetus, l’assaut du camp de Sabinus et de Cotta par les Eburons, l’attaque du camp de Cicero par les Nerviens, les Sénons qui chassent Cavarinus, la menace qui s’approche des camps de Roscius en Armorique, Cingétorix est chassé, les Trévires attaquent le camps de Labienus…

Le discours même, tel que César nous le transmet, est très peu crédible sur le plan historique, mais il a été écrit avec un grand savoir-faire rhétorique. Après la captatio benevolentiae et la mise en évidence du devoir de reconnaissance, suit l’explication et l’excuse de l’assaut. Ambiorix détourne la faute sur sa tribu, de sa tribu aux responsables de cette révolte. La petite tribu des Eburons ne pouvait tout simplement pas agir autrement.

La discussion entre Sabinus et Cotta est un grand moment d’art dramatique. Ce face-à-face entre les deux dirigeants est travaillé jusqu’au détail près, laissant entrevoir le but de César : garder intact l’honneur du camp romain et de ses officiers, en repoussant toute la responsabilité des événements sur Sabinus. Il est le mouton noir qui doit payer pour les fautes commises par tous, y compris César lui-même. Sabinus a une peur bleue des Germains, déclare quand même, comme toutes les personnes qui ont peur, que lui-même a moins peur que tous les autres… Nous ignorons probablement quand et comment la décision du départ a été prise, mais il est clair que les deux ambassadeurs de César portent une lourde part de responsabilité. Il agissent tous les deux par peur des Germains d’un côté, et en faisant aveuglément confiance à Ambiorix.

Les événements qui suivent se présentent ainsi : à plusieurs kilomètres de distance du camp, la colonne est attaqué, dans une sorte de grand vallon (les romains, prisonniers au milieu, se trouvaient dans la situation désavantageuse). Sabinus est pris de stupeur et réagit d’une façon bizarre, tandis que Cotta fait son devoir de soldat et dit à ses hommes de se placer en Carré (c’est-à-dire en cercle). Le combat est rude des deux côtés. Les soldats romains sont beaucoup plus expérimentés et possèdent le meilleur équipement. Mais Ambiorix sait qu’il doit épuiser les Romains. Il doit éviter qu’ils se fraient un chemin de retour dans leur camp. A chaque fois qu’une troupe de la cohorte sort du Carré, les Eburons souffrent de grandes pertes. Les Romains se battent vaillamment. L’officier vétéran T. Balventius est gravement touché, Q. Lucianus est tué, L.Cotta lui-même est blessé. Il n’est pas clair pourquoi les légions et surtout Cotta ne tentent pas d’atteindre leur camp. Ce que Sabinus considéra comme la dernière chance de salut était en fait une accélération de la fin : il veut négocier avec Ambiorix. Ce dernier accepte et lui garantit la sécurité. Lorsque Cotta refuse de l’accompagner, il ordonne aux officiers de sa légion de venir avec lui. Ambiorix leur demande de déposer les armes… il obéit et donne l’ordre à ses officiers de faire de même. Immédiatement après il sont encerclés et tués.

Par l’imprudence inexplicable de Sabinus, la légion perd ses officiers. Le combat est perdu. La plupart des soldats, ainsi que Cotta, sont tués.

Une légion entière et cinq cohortes, environ 6.000 à 7.000 soldats, des cavaliers espagnols, des troupes auxiliaires, un aigle et un camp d’hiver sont ainsi détruits d’un coup : la plus grande perte que César a subie en Gaule. La faute n’est pas uniquement à voir dans l’imprudence de Sabinus mais également dans celle de César, qui s’est trompé en ce qui concerne Ambiorix. La défaite suscitait en César une grande haine envers les Eburons et Ambiorix. Il jura qu’il allait se laisser pousser la barbe jusqu’au jour où il aurait sa vengeance. Les mesures qu’il entreprit dans les prochaines années pour trouver Ambiorix, mort ou vivant, et pour massacrer les Eburons, témoignent de la vivacité de la haine de César. Son premier objectif ne fut jamais atteint. On ne peut pas dire autant de son deuxième.

Renforcé par ce succès, Ambiorix se met en route, accompagné des Atuatuques et des Nerviens pour exhorter les peuples gaulois à la révolte. Son enthousiasme se propage, les Nerviens passent immédiatement à l’action et attaquent le camp de Cicero (74), avant même que la nouvelle de la défaite de Sabinus ne lui parvienne.

Nous ignorons le rôle qu’Ambiorix a joué au cours de ces événements, par manque de sources.

Il semblait que la Gaule n’était pas encore prête pour une révolte massive sous la direction d’un seul commandant. Ambiorix aurait pu être ce commandant, mais il n’était qu’un Eburon, membre d’une petite tribu qui vivait dans l’ombre de son puissant voisin. Sa voix n’était pas assez forte pour rallier toute la Gaule.

Surpris par la rapidité de César, les Senones et les Carnutes capitulèrent. Venant du Sud – puisque les Carnutes et les Senones ne posaient plus aucun danger – César portait son attention sur l’homme qu’il redoutait le plus d’entre tous les Gaulois : Ambiorix.

Pour tenter de l’isoler, lui et sa tribu, César commença par attaquer les Ménapiens. Venaient ensuite les Germains au-delà du Rhin, qui avaient envoyé de l’aide aux Trévires et auprès desquels Ambiorix pourrait trouver refuge. La chasse avait ainsi commencé et la région des Eburons était systématiquement pillée. Ambiorix, qui prit conscience qu’il était impuissant face à l’armée romaine, donna l’ordre à ses compatriotes de trouver refuge, un chacun pour soi. Les uns cherchaient abri dans la forêt des Ardennes, les autres dans les marais du Peel ou dans le Venn. Catuvolcus se suicida avec du poison. César occupa le camp de Sabinus de l’hiver dernier, Atuatuca, et y positionna Cicero avec la XIVe légion, cette fois-ci composée vraiment de nouvelles recrues. Il divisa les légions en trois, pour pouvoir observer tous les coins cachés de toutes les régions. Il invita les tribus voisines pour participer aux pillages. Mais sa vengeance ne se dissipa pas. En l’an 51 avant Jésus-Christ, il recommença à organiser des expéditions dans le seul but de punir les Gaulois et il réessaya de capturer Ambiorix (88). De nouveau il resta sans succès, mais il consola en disant cyniquement : comme il doutait de pouvoir mettre la main sur cet homme, il prit soin de piller son territoire et de tuer son peuple avec une telle rage, que ce dernier, pris de haine contre son propre chef, ne lui permettrait plus jamais de revenir. C’est ainsi que disparaît cet homme, pour nous aussi mystérieusement que pour César. Dans les textes de César, Ambiorix est présenté comme ayant une forte personnalité, et un esprit rusé et prévoyant. Il n’a pas de scrupules : c’est ce qu’il a appris des Romains et surtout de César. Il appartient à la « nouvelle école » gauloise, c’est-à-dire il utilise les principes romains pour son propre avantage. Ambiorix avait un défaut cependant : il n’était qu’un Eburon.


Jetons un regard modeste sur les études concernant Ambiorix au 19e siècle. C’est grâce à elles que fut érigée cette statue, auprès de laquelle nous célébrons la fête séculaire.

L’historien néerlandais W.J. Nuyens fait d’Ambiorix un héros de l’histoire des Pays-Bas du Nord et voit en sa personne «le premier qui combattait, à la tête du peuple néerlandais, sur le territoire néerlandais, pour la liberté de sa patrie».

Le personnage d’Ambiorix a même inspiré un poète. En l’an 1841, le prétentieux J.K.H. Nolet de Brauwere van Steeland publie un poème nommé « Ambiorix ». Ce premier poème, qui traduit une forte influence de Bilderdijk et Helmers, et qui a valu un titre de docteur honoré en littérature à l’Université de Louvain à son auteur, est très romantique. Ambiorix est décrit avoir « une grande stature », « une belle âme », « une chevelure abondante aux boucles blondes », « des yeux bleus avec le regard clair et perçant d’un aigle ». Après une nuit agitée, pleine de visions angoissantes, il décide de demander conseil aux Dieux. Au milieu de la forêt sacrée il rencontre la prêtresse Brenda dont il tombe aussitôt éperdument amoureux. Au début il semble que les Romains remportent la victoire, mais, après l’apparition de Brenda, Ambiorix emploie la fameuse ruse. Au dernier vers César désire la vengeance ; Ambiorix tombe au combat, après avoir, tout à fait grisé, aveuglé, fendu le crâne de Brenda.

Les œuvres modernes parlent peu d’Ambiorix, et la discussion porte plus sur l’identification d’Atuatuca que sur la figure du chef des Eburons. L’œuvre romantique de Camille Jullian, qui voit dans Ambiorix un prédécesseur de Vercingétorix, fait exception. Il suit de très près le texte de César, et se déclare persuadé de l’identification d’Atuatuca avec Tongres. Il voit dans le siège du quartier hivernal de Cicero le commandement et l’audace d’Ambiorix. Il peint du chef des Eburons, Ambiorix, un portait vivant et détaillé.


Sur la création de la statue d’Ambiorix

Après l’indépendance du royaume de la Belgique, obtenue en 1830, les représentants de l’Etat firent de leur mieux pour éveiller une conscience nationaliste.

A cette fin, ils publièrent les anciennes chroniques de Vlaanderen, Brabant, Henegouw et Lüttich. Ils poussèrent Hendrik Cosience à rédiger une « Histoire de la Belgique ». Ils rassemblèrent à Bruxelles des objets de valeur du Moyen-Age.

Le pays avait besoin de héros, d’artistes, de poètes, et d’autres créateurs des temps anciens, que la future jeunesse « belge » pouvait considérer comme « modèles ». Le but était de mettre en évidence ces héros sur les différentes grandes places des villes. Le gouvernement distribuait des promotions aux communes qui désiraient glorifier leurs héros les plus populaires, de préférence en leur érigeant une statue. Ainsi Gand a choisi d’honorer Jacob von Artevelde, Damme Maerlant, Anvers Boduognat, Liège Charlemagne, et Aalst Dirk Martens.

Pourquoi Ambiorix ?

On n’était pas prêt à Tongres.
« Hélas, se plaignait Frans Diesen, un historien local, en 1851, la ville de Tongres, que n’a-t-elle une caisse bien riche de magistrats bien patriotiques ! Nous lui conseillerions de prendre l’initiative, et d’élever sur une de ses places publiques un beau monument à la mémoire d’Ambiorix, le héros Eburon et presque Tongrois!»

Mais qu’est-ce qu’on connaissait exactement sur le héros Ambiorix, à l’époque de Driesen ?

Le chroniquer Lucius de Tongres, qui, croit-on, a vécu au XIIIe siècle, racontait que le dernier roi de Tongres, Charles Inach, avait épousé une sœur de Jules César, Germania… Ce dernier, conquérant le royaume de son gendre, l’avait tué… Germania ayant pris la fuite, avait donné les pleins pouvoirs à Ambiorix. César le maîtrisait à son tour, mettait fin au royaume et constituait le duché de Tongres ; Salvio Brabo, beau-fils de Germania, en devint le premier duc…

C’était le poète Joannes Nolet de Brauwere van Steeland qui, en 1842, portait l’attention du public, d’une manière très particulière, sur le héros d’Atuatuca.

Le rôle de la confrérie « Geschichte und Altertumskunde » (confrérie d’Histoire et Archéologie)

Les membres de cette confrérie avait également lu le livre de Nolet de Brauwere van Steeland – et étaient passionnés par l’idée d’accueillir Ambiorix dans la panthéon de leurs concitoyens célèbres.

En 1859 leur livre annuel comportait une biographie d’Ambiorix, de 34 pages, rédigée par Frans Driesen. Driesen poussait à ériger une statue d’Ambiorix à Tongres et proposait Jules Bertin en tant que réalisateur de ce projet.

Où est-ce que cette statue devait être érigée ? Aucune autre ville que Tongres, l’Atuatuca de César, à l’endroit même du camp de Sabinus et Cotta, n’est prise en considération. Et en ce qui concerne Tongres, le premier choix tombe sur Ambiorix !

Mais aucune autre confrérie ne soutenait son idée. Le 8 janvier, il écrivit une lettre au conseil communal, pour demander une promotion (qui était normalement prévu pour aider financièrement les Grands Arts). Ladite lettre était lue à haute voix, lors de l’assemblée du 31 janvier 1860, accompagnée d’une deuxième lettre, de Jules Bertin, sculpteur de Tongres, qui proposait de réaliser gratuitement un premier modèle.

Satisfait de ce premier résultat, la confrérie mit sur pieds une commission, dont faisaient partie A. Perreau, W. Meyers, E. Renard, A. Leroy et F. Driesen, laquelle avait comme objectif de juger le modèle de Bertin. Le rapport de la commission date du 25 mai 1860. La place du grand marché était l’endroit idéal pour la statue, l’ancien puits pouvait ainsi être remplacé. Le matériel choisi devait exclusivement être du bronze.

On envoya un exemplaire de ce rapport au gouvernement. Ce dernier engagea immédiatement Willem Geefs, pour juger des premiers dessins. Geefs partit le 13 juin pour Tongres, accompagné du comte T’Serclaes, gouverneur de Limbourg.

Pour éviter des malentendus, la confrérie écrivit une autre lettre au ministre, le 18 juin 1860 : la statue d’Ambiorix devait être coulée dans du bronze, puisqu’il s’agissait d’un monument national ; le gouvernement, en versant une aide, pouvait facilement mettre en sorte la réalisation de ce projet…

Le 5 décembre 1860, le ministre de l’intérieur déclara que le gouvernement avait décidé d’ériger la statue d’Ambiorix à Tongres.

L’affaire devant le conseil communal

Les membres du conseil n’étaient cependant pas tous du même avis: la statue était censé coûter 30.000 francs. On considérait un don de 3.500 francs comme suffisant. Ces 30.000 francs comportaient la statue en bronze, le socle et les pieds en pierre naturelle, et l’érection de la statue.

Mais la place du marché devait également être embellie. On décida, lors de l’assemblée du 11 août, d’acheter et de démolir la maison partiellement effondrée « het Pradijs ».

La réalisation du projet

L’accord de ces quatre personnes, le ministre de l’intérieur A. Vandenpereboom, le gouverneur de Limbourg, le maire de Tongres et le sculpteur Jules Bertin, n’était signé que le 6 novembre 1865, à Bruxelles. La célébration de la statue devait avoir lieu l’année suivante. Bertin pouvait enfin, 6 ans après la présentation du projet, commencer à réaliser la statue. Jan Christiaens-Vanderyst commença par démolir le puits et l’ancienne maison le 21 avril. Il termina le 28. Il construisait ensuite le socle, en employant de la pierre rouge limbourgeoise. Il fallait attendre le 31 août pour qu’arrive la partie basse de la statue à la gare de Tongres. Il lui restait 4 jours pour l’ériger sur son socle. Ceci a dû se passer très vite, parce que le 5 septembre la statue d’Ambiorix était inaugurée par Léopold II et par son épouse.

Aucune source ne dévoile qui a posé modèle ; selon la tradition, un certain August Meesen, forgeron de la Kreuzstrasse, s’est proposé volontaire.



Jules César De la Guerre des Gaules - Livre V

Préparatifs d'expédition en Bretagne

[5,1]

(1) Sous le consulat de Lucius Domitius et d'Appius Claudius, César, quittant les quartiers d'hiver pour aller en Italie, comme il avait coutume de le faire chaque année, ordonne aux lieutenants qu'il laissait à la tête des légions de construire, pendant l'hiver, le plus de vaisseaux qu'il serait possible, et de réparer les anciens. (2) Il en détermine la grandeur et la forme. Pour qu'on puisse plus promptement les charger et les mettre à sec, il les fait moins hauts que ceux dont nous nous servons sur notre mer  ; il avait en effet observé que les mouvements fréquents du flux et du reflux rendaient les vagues de l'Océan moins élevées ; il les commande, à cause des bagages et du nombre des chevaux qu'ils devaient transporter, un peu plus larges que ceux dont on fait usage sur les autres mers. (3) Il veut qu'on les fasse tous à voiles et à rames, ce que leur peu de hauteur devait rendre très facile. (4) Tout ce qui est nécessaire pour l'armement de ces vaisseaux, il le fait venir de l'Espagne. (5) Lui-même, après avoir tenu l'assemblée de la Gaule citérieure, part pour l'Illyrie, sur la nouvelle que les Pirustes désolaient, par leurs incursions, la frontière de cette province. (6) À peine arrivé, il ordonne aux cités de lever des troupes, et leur assigne un point de réunion. (7) À cette nouvelle, les Pirustes lui envoient des députés, qui lui exposent que rien de ce qui s'était passé n'était le résultat d'une délibération nationale, et se disent prêts à lui offrir, pour ces torts, toutes les satisfactions. (8) En acceptant leurs excuses, César exige des otages, et qu'ils soient amenés à jour fixe ; à défaut de quoi il leur déclare qu'il portera la guerre dans leur pays. (9) Les otages sont livrés au jour marqué ; il nomme des arbitres pour estimer le dommage et en régler la réparation.

[5,2]

(1) Cette affaire terminée, et l'assemblée close, César retourne dans la Gaule citérieure et part de là pour l'armée. (2) Quand il y est arrivé, il en visite tous les quartiers, et trouve que l'activité singulière des soldats était parvenue, malgré l'extrême pénurie de toutes choses, à construire environ six cents navires de la forme décrite plus haut, et vingt-huit galères, le tout prêt à être mis en mer sous peu de jours. (3) Après avoir donné des éloges aux soldats et à ceux qui avaient dirigé l'ouvrage, il les instruit de ses intentions et leur ordonne de se rendre tous au port Itius, d'où il savait que le trajet en Bretagne est très commode, la distance de cette île au continent n'étant que de trente mille pas. Il leur laisse le nombre de soldats qu'il juge suffisant ; (4) pour lui, il marche, avec quatre légions sans bagages et huit cents cavaliers, chez les Trévires, qui ne venaient point aux assemblées, n'obéissaient pas à ses ordres, et qu'on soupçonnait de solliciter les Germainsà passer le Rhin.

Expédition chez les Trévires

[5,3]

(1) Cette nation est de beaucoup la plus puissante de toute la Gaule par sa cavalerie, et possède de nombreuses troupes de pied ; elle habite, comme nous l'avons dit plus haut, les bords du Rhin. (2) Deux hommes s'y disputaient la souveraineté, Indutiomaros et Cingétorix. (3) Ce dernier, à peine instruit de l'arrivée de César et des légions, se rend près de lui, l'assure que lui et tous les siens resteront dans le devoir, fidèles à l'amitié du peuple romain, et l'instruit de tout ce qui se passait chez les Trévires. (4) Indutiomaros au contraire lève de la cavalerie et de l'infanterie ; tous ceux que leur âge met hors d'état de porter les armes, il les fait cacher dans la forêt des Ardennes, forêt immense, qui traverse le territoire des Trévires, et s'étend depuis le fleuve du Rhin jusqu'au pays des Rèmes ; il se prépare ensuite à la guerre. (5) Mais quand il eut vu plusieurs des principaux de l'état, entraînés par leurs liaisons avec Cingétorix ou effrayés par l'arrivée de notre armée, se rendre auprès de César, et traiter avec lui de leurs intérêts particuliers, ne pouvant rien pour ceux de leur pays, Indutiomaros, craignant d'être abandonné de tous, envoie des députés à César  : (6) il l'assure que, s'il n'a pas quitté les siens et n'est pas venu le trouver, c'était pour retenir plus facilement le pays dans le devoir, et l'empêcher de se porter, en l'absence de toute la noblesse, à d'imprudentes résolutions. (7) Au surplus, il avait tout pouvoir sur la nation ; il se rendrait, si César le permettait, au camp des Romains, et remettrait à sa foi ses intérêts propres et ceux de son pays.

[5,4]

(1) Quoique César comprît bien les motifs de ce langage et de ce changement de dessein, comme il ne voulait point être forcé de passer l'été chez les Trévires, tandis que tout était prêt pour la guerre de Bretagne, il ordonna à Indutiomaros de venir avec deux cents otages. (2) Quand celui-ci les eut amenés, et parmi eux son fils et tous ses proches parents, lesquels avaient été spécialement désignés, César le consola et l'exhorta à rester dans le devoir ; (3) toutefois, ayant assemblé les principaux des Trévires, il les rallia personnellement à Cingétorix, tant à cause de son mérite que parce qu'il lui semblait d'un grand intérêt d'augmenter chez les Trévires le crédit d'un homme qui avait fait preuve envers lui d'un zèle si remarquable. (4) Indutiomaros vit avec douleur l'atteinte que l'on portait ainsi à son influence, et, déjà notre ennemi, il devint dès lors irréconciliable.

Intrigues de Dumnorix. Sa mort

[5,5]

(1) Ces choses terminées, César se rend avec les légions au port Itius. (2) Là, il apprend que quarante navires construits chez les Meldes, repoussés par une tempête, n'avaient pu tenir leur route, et étaient rentrés dans le port d'où ils étaient partis. Il trouva les autres prêts à mettre à la voile et pourvus de tout. (3) La cavalerie de toute la Gaule, au nombre de quatre mille hommes, se réunit en ce lieu, ainsi que les principaux habitants des cités. (4) César avait résolu de ne laisser sur le continent que le petit nombre des hommes influents dont la fidélité lui était bien connue, et d'emmener les autres comme otages avec lui ; car il craignait quelque mouvement dans la Gaule, pendant son absence.

[5,6]

(1) Parmi ces chefs était l'Héduen Dumnorix, dont nous avons déjà parlé. C'était celui-là surtout que César voulait avoir avec lui, connaissant son caractère avide de nouveautés, son ambition, son courage, son grand crédit parmi les Gaulois. (2) Il faut ajouter à ces motifs que déjà Dumnorix avait dit dans une assemblée des Héduens que César lui offrait la royauté dans son pays. Ce propos leur avait fortement déplu ; et ils n'osaient adresser à César ni refus ni prières. II n'en fut instruit que par ses hôtes. (3) Dumnorix eut d'abord recours à toutes sortes de supplications pour rester en Gaule, disant, tantôt qu'il craignait la mer à laquelle il n'était pas habitué, tantôt qu'il était retenu par des scrupules de religion. (4) Lorsqu'il vit qu'on lui refusait obstinément sa demande, et que tout espoir de l'obtenir était perdu, il commença à intriguer auprès des chefs de la Gaule, à les prendre à part et à les presser de rester sur le continent ; il cherchait à leur inspirer des craintes ; (5) ce n'était pas sans motif qu'on dégarnissait la Gaule de toute sa noblesse, le dessein de César était de faire périr, après leur passage en Bretagne, ceux qu'il n'osait égorger à la vue des Gaulois ; (6) il leur donna sa foi et sollicita la leur pour faire de concert ce qu'ils croiraient utile à la Gaule. Plusieurs rapports instruisirent César de ces menées.

[5,7]

(1) À ces nouvelles, César, qui avait donné tant de considération à la nation héduenne, résolut de réprimer et de prévenir Dumnorix par tous les moyens possibles. (2) Comme il le voyait persévérer dans sa folie, il crut devoir l'empêcher de nuire à ses intérêts et à ceux de la république. (3) Pendant les vingt-cinq jours environ qu'il resta dans le port, retenu parun vent du nord-ouest qui souffle d'ordinaire sur cette côte pendant une grande partie de l'année, il s'appliqua à contenir Dumnorix dans le devoir, et néanmoins à se tenir au fait de toutes ses démarches. (4) Enfin le temps devint favorable, et César ordonna aux soldats et aux cavaliers de s'embarquer. (5) Mais, profitant de la préoccupation générale, Dumnorix sortit du camp avec la cavalerie héduenne, à l'insu de César, pour retourner dans son pays. (6) Sur l'avis qui lui en fut donné, César, suspendant le départ et ajournant toute affaire, envoya à sa poursuite une grande partie de la cavalerie, avec ordre de le ramener, (7) ou, s'il résistait et n'obéissait pas, de le tuer ; bien certain qu'il avait tout à craindre, pendant son absence, d'un homme qui, en sa présence, avait méprisé ses ordres. (8) Dumnorix, lorsqu'on l'eut atteint, fit résistance, mit l'épée à la main, et implora la fidélité des siens, s'écriant à plusieurs reprises qu'il était libre et membre d'une nation libre. (9) Il fut, comme on le leur avait ordonné, entouré et mis à mort. Les cavaliers héduens revinrent tous vers César.

La traversée

[5,8]

(1) Ayant, après cette affaire, laissé sur le continent Labiénus avec trois légions et deux mille cavaliers pour garder le port, pourvoir aux vivres, connaître tout ce qui se passait dans la Gaule, et prendre conseil du temps et des circonstances, (2) César, avec cinq légions et un nombre de cavaliers égal à celui qu'il laissait sur le continent, leva l'ancre au coucher du soleil, par un léger vent du sud-ouest qui, ayant cessé vers le milieu de la nuit, ne lui permit pas de continuer sa route ; entraîné assez loin par la marée, il s'aperçut, au point du jour, qu'il avait laissé la Bretagne sur la gauche. (3) Alors, se laissant aller au reflux, il fit force de rames pour gagner cette partie de l'île, où il avait appris, l'été précédent, que la descente est commode. (4) On ne put trop louer, dans cette circonstance,le zèle des soldats qui, sur des vaisseaux de transport peu maniables, égalèrent, par le travail continu des rames, la vitesse des galères. (5) Toute la flotte prit terre environ vers midi ; aucun ennemi ne se montra dans ces parages ; (6) mais César sut plus tard des captifs que beaucoup de troupes s'y étaient réunies, et que, effrayées à la vue du grand nombre de nos vaisseaux (car y compris les barques légères que chacun destinait à sa commodité particulière, il y en avait plus de huit cents), elles s'étaient éloignées du rivage et réfugiées sur les hauteurs.

Débarquement. Premier contact

[5,9]

(1) César, ayant établi l'armée à terre et choisi un terrain propre au campement, dès qu'il eut appris par des prisonniers où s'étaient retirées les troupes ennemies, il laissa près de la mer dix cohortes et trois cents cavaliers pour la garde de la flotte, et, à la troisième veille, marcha contre les Bretons : il craignait d'autant moins pour les vaisseaux qu'il les laissait à l'ancre sur un rivage uni et découvert. II en avait confié le commandement à Q. Atrius. (2) César avait fait dans la nuit environ douze mille pas, lorsqu'il aperçut les troupes des ennemis. (3) Ils s'étaient avancés avec la cavalerie et les chars sur le bord d'une rivière et, placés sur une hauteur ; ils commencèrent à nous disputer le passage et engagèrent le combat. (4) Repoussés par la cavalerie, ils se retirèrent dans les bois, où ils trouvèrent un lieu admirablement fortifié par la nature et par l'art, et qui paraissait avoir été disposé jadis pour une guerre civile ; (5) car toutes les avenues en étaient fermées par d'épais abattis d'arbres. (6) C'était de ces bois qu'ils combattaient disséminés, défendant l'approche de leurs retranchements. (7) Mais les soldats de la septième légion, ayant formé la tortue et élevé une terrasse jusqu'au pied du rempart, s'emparèrent de cette position et les chassèrent du bois, presque sans éprouver de pertes. (8) César défendit toutefois de poursuivre trop loin les fuyards, parce qu'il ne connaissait pas le pays et qu'une grande partie du jour étant écoulée, il voulait employer le reste à la fortification du camp.

Tempête

[5,10]

(1) Le lendemain matin, ayant partagé l'infanterie et la cavalerie en trois corps, il les envoya à la poursuite des fuyards. (2) Elles n'avaient fait que très peu de chemin et les derniers rangs étaient encore à la vue du camp, lorsque des cavaliers, envoyés par Q. Atrius à César, vinrent lui annoncer que, la nuit précédente, une violente tempête avait brisé et jeté sur le rivage presque tous les vaisseaux ; que ni ancres ni cordages n'avaient pu résister ; que les efforts des matelots et des pilotes avaient été impuissants, (3) et que le choc des vaisseaux entre eux leur avait causé de grands dommages.

La flotte enfermée dans un camp. Cassivellaunos

[5,11]

(1) À ces nouvelles, César fait rappeler les légions et la cavalerie, et cesser la poursuite : lui-même il revient à sa flotte. (2) Il reconnut de ses yeux une partie des malheurs que les messagers et des lettres lui avaient annoncés ; environ quarante navires étaient perdus ; le reste lui parut cependant pouvoir se réparer à force de travail. (3) Il choisit donc des travailleurs dans les légions et en fit venir d'autres du continent. (4) Il écrivit à Labiénus de faire construire le plus de vaisseaux qu'il pourrait par les légions qu'il avait avec lui ; (5)lui-même, malgré l'extrême difficulté de l'entreprise, arrêta, comme une chose très importante, que tous les vaisseaux fussent amenés sur la grève et enfermés avec le camp dans des retranchements communs. (6) Il employa environ dix jours à ce travail que le soldat n'interrompait même pas la nuit. (7) Quand les vaisseaux furent à sec et le camp bien fortifié, il y laissa pour garnison les mêmes troupes qu'auparavant, et retourna en personne au même lieu d'où il était parti. (8) Il y trouva de nombreuses troupes de Bretons rassemblées de toutes parts ; ils avaient, d'un avis unanime, confié le commandement général et la conduite de la guerre à Cassivellaunos, dont les états étaient séparés des pays maritimes par un fleuve appelé la Tamise, éloigné de la mer d'environ quatre-vingts mille pas. (9) Dans les temps antérieurs, il y avait eu des guerres continuelles avec les autres peuplades ; mais toutes venaient, dans l'effroi que leur causait notre arrivée de lui déférer le commandement suprême.

La Bretagne et ses habitants

[5,12]

(1) L'intérieur de la Bretagne est habité par des peuples que la tradition représente comme indigènes. (2) La partie maritime est occupée par des peuplades que l'appât du butin et la guerre ont fait sortir de la Belgique ; elles ont presque toutes conservé les noms des pays dont elles étaient originaires, quand, les armes à la main, elles vinrent s'établir dans la Bretagne, et en cultiver le sol. (3) La population est très forte, les maisons y sont très nombreuses et presque semblables à celles des Gaulois ; le bétail y est abondant. (4) On se sert, pour monnaie, ou de cuivre ou d'anneaux de fer d'un poids déterminé. (5) Dans le centre du pays se trouvent des mines d'étain ; sur les côtes, des mines de fer, mais peu productives ; le cuivre qu'on emploie vient du dehors. II y croît des arbres de toute espèce, comme en Gaule, à l'exception du hêtre et du sapin. (6) Les Bretons regardent comme défendu de manger du lièvre, de la poule ou de l'oie ; ils en élèvent cependant par goût et par plaisir. Le climat est plus tempéré que celui de la Gaule, les froids sont moins rigoureux.

[5,13]

(1) Cette île est de forme triangulaire ; l'un des côtés regarde la Gaule. Des deux angles de ce côté, l'un est au levant, vers le pays de Cantium, où abordent presque tous les vaisseaux gaulois ; l'autre, plus bas, est au midi. La longueur de ce côté est d'environ cinq cent mille pas. (2) L'autre côté du triangle regarde l'Espagne et le couchant : dans cette direction est l'Hibernie, qui passe pour moitié moins grande que la Bretagne, et en est séparée par une distance égale à celle de la Bretagne à la Gaule : (3) dans l'espace intermédiaire est l'île de Mona. L'on croit qu'il y en a plusieurs autres de moindre grandeur, dont quelques écrivains ont dit qu'elles étaient, vers la saison de l'hiver, privées de la lumière du soleil pendant trente jours continus. (4) Nos recherches ne nous ont rien appris sur ce point : nous observâmes seulement, au moyen de certaines horloges d'eau, que les nuits étaient plus courtes que sur le continent. (5) La longueur de ce côté de l'île est, selon l'opinion de ces écrivains, de sept cent mille pas. (6) Le troisième côté est au nord et n'a en regard aucune terre, si ce n'est la Germanie à l'un de ses angles. Sa longueur est estimée à huit cent mille pas. (7) Ainsi le circuit de toute l'île est de vingt fois cent mille pas.

[5,14]

(1) De tous les peuples bretons, les plus civilisés sont, sans contredit, ceux qui habitent le pays de Cantium, région toute maritime et dont les moeurs diffèrent peu de celles des Gaulois. (2) La plupart des peuples de l'intérieur négligent l'agriculture ; ils vivent de lait et de chair et se couvrent de peaux. Tous les Bretons se teignent avec du pastel, ce qui leur donne une couleur azurée et rend leur aspect horrible dans les combats. (3) Ils portent leurs cheveux longs, et se rasent tout le corps, excepté la tête et la lèvre supérieure. (4) Les femmes y sont en commun entre dix ou douze, surtout entre les frères, les pères et les fils. (5) Quand il naît des enfants, ils appartiennent à celui qui le premier a introduit la mère dans la famille.

Combats

[5,15]

(1) Les cavaliers ennemis avec leurs chariots de guerre attaquèrent vivement dans sa marche notre cavalerie, qui fut partout victorieuse et les repoussa dans les bois et sur les collines ; (2) mais, après avoir tué un grand nombre d'ennemis, son ardeur à en poursuivre les restes lui coûta quelques pertes. (3) Peu de temps après, comme les nôtres ne s'attendaient à rien et travaillaient au retranchement du camp, les Bretons, s'élançant tout à coup de leurs forêts et fondant sur la garde du camp, l'attaquèrent vigoureusement. (4) César envoie pour la soutenir deux cohortes, qui étaient les premières de leurs légions ; comme elles avaient laissé entre elles un très petit espace, l'ennemi, profitant de leur étonnement à la vue de ce nouveau genre de combat, se précipite avec audace dans l'intervalle et échappe sans perte. (5) Q. Labérius Durus, tribun militaire, fut tué dans cette action. Plusieurs autres cohortes envoyées contre les Barbares les repoussèrent.

La tactique des Bretons

[5,16]

(1) Ce combat, d'un genre si nouveau, livré sous les yeux de toute l'armée et devant le camp, fit comprendre que la pesanteur des armes de nos soldats, en les empêchant de suivre l'ennemi dans sa retraite et en leur faisant craindre de s'éloigner de leurs drapeaux, les rendait moins propres à une guerre de cette nature. (2) La cavalerie combattait aussi avec désavantage, en ce que les Barbares, feignant souvent de se retirer, l'attiraient loin des légions, et, sautant alors de leurs chars, lui livraient à pied un combat inégal ; (3) or, cette sorte d'engagement était pour nos cavaliers aussi dangereuse dans la retraite que dans l'attaque. (4) En outre, les Bretons ne combattaient jamais en masse mais par troupes séparées et à de grands intervalles, et disposaient des corps de réserve, destinés à les recueillir, et à remplacer par des troupes fraîches celles qui étaient fatiguées.

Victoire romaine

[5,17]

(1) Le jour suivant, les ennemis prirent position loin du camp, sur des collines ; ils ne se montrèrent qu'en petit nombre et escarmouchèrent contre notre cavalerie plus mollement que la veille. (2) Mais, vers le milieu du jour, César ayant envoyé au fourrage trois légions et toute la cavalerie sous les ordres du lieutenant Trébonius, ils fondirent subitement et de toutes parts sur les fourrageurs, peu éloignés de leurs drapeaux et de leurs légions. (3) Les nôtres, tombant vigoureusement sur eux, les repoussèrent ; la cavalerie, comptant sur l'appui des légions qu'elle voyait près d'elle, ne mit point de relâche dans sa poursuite, (4) et en fit un grand carnage, sans leur laisser le temps ni de se rallier, ni de s'arrêter, ni de descendre des chars. (5) Après cette déroute, les secours qui leur étaient venus de tous côtés, se retirèrent ; et depuis ils n'essayèrent plus de nous opposer de grandes forces.

Passage de la Tamise

[5,18]

(1) César, ayant pénétré leur dessein, se dirigea vers la Tamise sur le territoire de Cassivellaunos. Ce fleuve n'est guéable que dans un seul endroit, encore le passage est-il difficile. (2) Arrivé là, il vit l'ennemi en forces, rangé sur l'autre rive. (3) Cette rive était défendue par une palissade de pieux aigus ; d'autres pieux du même genre étaient enfoncés dans le lit du fleuve et cachés sous l'eau. (4) Instruit de ces dispositions par des prisonniers et des transfuges, César envoya en avant la cavalerie, qu'il fit immédiatement suivre par les légions. (5) Les soldats s'y portèrent avec tant d'ardeur et d'impétuosité, quoique leur tête seule fût hors de l'eau, que les ennemis ne pouvant soutenir le choc des légions et de la cavalerie, abandonnèrent le rivage et prirent la fuite.

Campagne contre Cassivellaunos

[5,19]

(1) Cassivellaunos, comme nous l'avons dit plus haut, désespérant de nous vaincre en bataille rangée, renvoya la plus grande partie de ses troupes, ne garda guère que quatre mille hommes montés sur des chars, et se borna à observer notre marche, se tenant à quelque distance de notre route, se cachant dans les lieux de difficile accès et dans les bois, faisant retirer dans les forêts le bétail et les habitants des pays par lesquels il savait que nous devions passer. (2) Puis, lorsque nos cavaliers s'aventuraient dans des campagnes éloignées pour fourrager et butiner, il sortait des bois avec ses chariots armés, par tous les chemins et sentiers qui lui étaient bien connus, et mettait en grand péril notre cavalerie, que la crainte de ces attaques empêchait de se répandre au loin. (3) II ne restait à César d'autre parti à prendre que de ne plus permettre à la cavalerie de trop s'éloigner des légions, et que de porter la dévastation et l'incendie aussi loin que pouvaient le permettre la fatigue et la marche des légionnaires.

[5,20]

(1) Cependant des députés sont envoyés à César par les Trinovantes, l'un des plus puissants peuples de ce pays, patrie du jeune Mandubracios, qui s'était mis sous la protection de César, et était venu en Gaule se réfugier près de lui, afin d'éviter par la fuite le sort de son père, qui régnait sur ce peuple et que Cassivellaunos avait tué. (2) Ils offrent de se rendre à lui et de lui obéir, (3) le priant de protéger Mandubracios contre les outrages de Cassivellaunos, et de le renvoyer parmi les siens pour qu'il devienne leur chef et leur roi. (4) César exige d'eux quarante otages, des vivres pour l'armée, et leur envoie Mandubracios. Ils s'empressèrent d'exécuter ces ordres et livrèrent avec les vivres le nombre d'otages exigé.

[5,21]

(1) Voyant les Trinovantes protégés, et à l'abri de toute violence de la part des soldats, les Cénimagnes, les Ségontiaques, les Ancalites, les Bibroques, les Casses, députèrent à César pour se soumettre à lui. (2) II apprit d'eux que la place où s'était retiré Cassivellaunos était à peu de distance, qu'elle était défendue par des bois et des marais, et renfermait un assez grand nombre d'hommes et de bestiaux. (3) Les Bretons donnent le nom de place forte à un bois épais qu'ils ont entouré d'un rempart et d'un fossé et qui est leur retraite accoutumée contre les incursions de l'ennemi. (4) César y mène les légions : il trouve le lieu parfaitement défendu par la nature et par l'art. Cependant il essaie de l'attaquer sur deux points. (5) Les ennemis, après quelque résistance, ne purent supporter le choc de nos soldats et s'enfuirent par une autre partie de la place. (6) On y trouva beaucoup de bétail, et un grand nombre de Barbares furent pris ou tués dans leur fuite.

Il se soumet

[5,22]

(1) Tandis qu'en cet endroit les choses se passaient ainsi, Cassivellaunos avait envoyé des messagers dans le Cantium, situé, comme nous l'avons dit, sur les bords de la mer, aux quatre chefs de cette contrée, à Cingétorix, Carvilios, Taximagulos, Ségovax, leur ordonnant de, rassembler toutes leurs troupes, et d'attaquer à l'improviste le camp qui renfermait nos vaisseaux. (2) À peine y furent-ils arrivés, que les nôtres firent une sortie, en tuèrent un grand nombre, prirent en outre un de leurs principaux chefs, Lugotorix, et rentrèrent sans perte dans le camp. (3) À la nouvelle de cette défaite, Cassivellaunos, découragé par tant de revers, voyant son territoire ravagé, et accablé surtout par la défection de plusieurs peuples, fit offrir sa soumission à César par l'entremise de l'Atrébate Commios. (4) César, qui voulait passer l'hiver sur le continent, à cause des révoltes subites de la Gaule, voyant que l'été touchait à sa fin, et sentant que l'affaire pouvait traîner en longueur, exigea des otages et fixa le tribut que la Bretagne paierait chaque année au peuple romain. (5) Il interdit expressément à Cassivellaunos tout acte d'hostilité contre Mandubracios et les Trinovantes.

Retour en Gaule

[5,23]

(1) Après avoir reçu les otages, il ramena l'armée sur la côte, trouva les vaisseaux réparés, (2) et les fit mettre à flot. Comme il avait un grand nombre de prisonniers et que plusieurs vaisseaux avaient péri par la tempête, il résolut de faire repasser en deux transports les troupes sur le continent. (3) Une chose remarquable c'est que de tant de navires qui firent plusieurs fois le trajet cette année et la précédente, aucun de ceux qui portaient des soldats ne périt ; (4) mais de ceux qui revenaient à vide de la Gaule, après y avoir déposé les soldats du premier transport, ainsi que des soixante navires construits par les soins de Labiénus, très peu abordèrent à leur destination ; presque tous furent rejetés sur la côte. (5) César, après les avoir vainement attendus quelque temps, craignant que la saison ne l'empêchât de tenir la mer, à cause de l'approche de l'équinoxe, fut contraint d'entasser sessoldats. (6) Par un grand calme, il leva l'ancre au commencement de la seconde veille, prit terre au point du jour, et vit tous les vaisseaux arriver à bon port.

Quartiers d'hiver

[5,24]

(1) Quand il eut fait mettre les navires à sec et tenu à Samarobriva l'assemblée de la Gaule, comme la récolte de cette année avait été peu abondante à cause de la sécheresse, il fut obligé d'établir les quartiers d'hiver de l'armée autrement que les années précédentes, et de distribuer les légions dans diverses contrées. (2) Il en envoya une chez les Morins, sous les ordres du lieutenant C. Fabius ; une autre chez les Nerviens, sous le commandement de Q. Cicéron ; une troisième chez les Esuvii, sous celui de L. Roscius ; une quatrième, avec T. Labiénus, chez les Rèmes, près des frontières des Trévires ; (3) il en plaça trois chez les Belges, et mit à leur tête M. Crassus, son questeur, L. Munatius Plancus et C. Trébonius, ses lieutenants. (4) La légion qu'il avait récemment levée au-delà du Pô et cinq cohortes furent envoyées chez les Éburons, dont le pays, situé en grande partie entre la Meuse et le Rhin, était gouverné par Ambiorix et Catuvolcos. (5) César ordonna que ces soldats soient placés sous les ordres des légats Q. Titurius Sabinus et L. Aurunculéius Cotta. (6) En distribuant les légions de cette manière, il espérait pouvoir remédier facilement à la disette des vivres ; (7) et cependant tous ces quartiers d'hiver (excepté celui que devait occuper L. Roscius, dans la partie la plus paisible et la plus tranquille de la Gaule), étaient contenus dans un espace de cent mille pas. (8) César résolut de rester dans le pays, jusqu'à ce qu'il eût vu les légions établies et leurs quartiers fortifiés.

Meurtre de Tasgétios

[5,25]

(1) Il y avait chez les Carnutes un homme de haute naissance, Tasgétios, dont les ancêtres avaient régné sur cette nation. (2) César, en considération de sa valeur, de son zèle et des services importants qu'il lui avait rendus dans toutes les guerres, l'avait rétabli dans le rang de ses aïeux. (3) II régnait depuis trois ans, lorsque ses ennemis, ayant pour complices beaucoup d'hommes de sa nation, le massacrèrent publiquement. On instruisit César de cet événement : (4) craignant ; vu le nombre des coupables, que le pays ne fût entraîné par eux à la révolte, il ordonna à L. Plancus de partir de Belgique avec sa légion, de se rendre en toute hâte chez les Carnutes, d'y établir ses quartiers, de saisir et de lui envoyer ceux qu'il saurait avoir pris part au meurtre de Tasgétios. (5) Dans le même temps,il apprit par les rapports des lieutenants et des questeurs auxquels il avait donné le commandement des légions, qu'elles étaient arrivées à leurs quartiers d'hiver, et y étaient retranchées.

Révolte des Éburons

[5,26]

(1) On était arrivé dans les quartiers depuis environ quinze jours, lorsqu'un commencement de révolte soudaine et de défection éclata, à l'instigation d'Ambiorix et de Catuvolcos. (2) Après être allés, jusqu'aux limites de leur territoire, au-devant de Sabinus et de Cotta, et leur avoir même porté des vivres dans leurs quartiers, séduits ensuite par des envoyés du Trévire Indutiomaros, ils soulevèrent le pays, tombèrent tout d'un coup sur ceux de nos soldats qui faisaient du bois, et vinrent en grand nombre attaquer le camp. (3) Les nôtres prennent aussitôt les armes et montent sur le rempart ; la cavalerie espagnole est envoyée sur un autre point : nous obtenons l'avantage dans ce combat ; et les ennemis, désespérant du succès, s'éloignent, abandonnant l'attaque. (4) Alors, ils demandent, en poussant de grands cris, selon leur coutume, que quelques-uns des nôtres viennent en pourparlers, voulant les entretenir d'objets d'un intérêt commun qui, selon qu'ils l'espéraient, pourraient terminer les différends.

Ruse d'Ambiorix

[5,27]

(1) On envoie pour les entendre C. Arpinéius, chevalier romain, ami de Q. Titurius, et un espagnol nommé Q. Junius, qui avait déjà rempli près d'Ambiorix plusieurs missions de la part de César. Ambiorix leur parle ainsi : (2) "II sait qu'il doit beaucoup à César pour les bienfaits qu'il en a reçus ; c'est par son intervention qu'il a été délivré du tribut qu'il payait jusqu'alors aux Atuatuques, ses voisins ; il lui doit également la liberté de son fils et du fils de son frère lesquels, envoyés comme otages aux Atuatuques, avaient été retenus dans la captivité et dans les fers. (3) Aussi, n'est-ce ni de son avis, ni par sa volonté qu'on est venu assiéger le camp des Romains : la multitude l'y a contraint ; telle est en effet la nature de son autorité que la multitude n'a pas moins de pouvoir sur lui que lui sur elle. (4) Au reste, son pays ne s'est porté à cette guerre que dans l'impuissance de résister au torrent de la conjuration gauloise : sa faiblesse le prouve suffisamment, car il n'est pas si dénué d'expérience qu'il se croie capable de vaincre le peuple romain avec ses seules forces ; (5) mais il s'agit d'un projet commun à toute la Gaule. Ce même jour est fixé pour attaquer à la fois tous les quartiers de César, afin qu'une légion ne puisse venir au secours d'une autre légion ; (6) il était bien difficile à des Gaulois de refuser leur concours à d'autres Gaulois, surtout dans une entreprise où il s'agissait de recouvrer la liberté commune. (7) Après avoir satisfait à ses devoirs envers sa patrie, il a maintenant à remplir envers César ceux de la reconnaissance. II avertit, il supplie Titurius, au nom de l'hospitalité, de pourvoir à son salut et à celui de ses soldats. (8) De nombreuses troupes de Germains ont passé le Rhin ; elles arriveront dans deux jours. (9) C'est à nous, Romains, de décider si nous ne voulons pas, avant que les peuples voisins puissent en êtreinformés, retirer les soldats de leurs quartiers, pour les joindre à ceux ou de Cicéron ou de Labiénus dont l'un est à la distance d'environ cinquante mille pas, et l'autre un peu plus éloigné. (10) II promet, il fait le serment de nous livrer un libre passage sur ses terres ; (11) en le faisant, il croit tout à la fois servir son pays, que notre départ soulagera, et reconnaître les bienfaits de César." Après ce discours, Ambiorix se retira.

Discussions au camp romain. Sabinus et Cotta

[5,28]

(1) Arpinéius et Junius rapportent ces paroles aux deux lieutenants. Tout à coup troublés par cette révélation, ils ne crurent pas, quoique l'avis leur vînt d'un ennemi, devoir le négliger. Ce qui les frappa le plus, c'est qu'il était à peine croyable que la nation faible et obscure des Éburons eût osé d'elle-même faire la guerre au peuple romain. (2) Ils soumettent donc l'affaire à un conseil ; elle y excita de vifs débats. (3) L. Aurunculéius, ainsi que plusieurs tribuns militaires et centurions des premiers rangs, furent d'avis "de ne rien faire imprudemment, et de ne point quitter les quartiers (4) sans l'ordre de César. Ils observèrent que, quelque nombreuses que fussent les troupes des Germains, ils pouvaient leur résister dans leurs quartiers retranchés ; le combat de la veille le prouvait assez, puisqu'ils avaient vigoureusement. soutenu le choc des Barbares et leur avaient blessé beaucoup d'hommes. (5) On ne manquait pas de vivres ; pendant la défense, il viendrait du secours et des quartiers les plus proches et de César : (6) enfin était-il rien de plus imprudent ou de plus honteux que de prendre, pour les plus grands intérêts, conseil de l'ennemi  ?"

[5,29]

(1) Titurius s'éleva contre cette opinion et répondit avec force "qu'il serait trop tard pour agir, lorsque les troupes ennemies se seraient accrues de l'adjonction des Germains, ou que les

quartiers voisins auraient reçu quelque échec : il ne reste qu'un moment, qu'une occasion pour sauver l'armée : (2) César est vraisemblablement parti pour l'Italie : autrement les Carnutes n'auraient pas osé tuer Tasgétios, ni les Éburons, s'il était dans la Gaule, attaquer notre camp avec tant de mépris. (3) Il considère l'avis en lui-même et non l'ennemi qui le donne ; le Rhin est proche, les Germains ont un vif ressentiment de la mort d'Arioviste et de nos précédentes victoires : (4) la Gaule est en feu : elle supporte impatiemment tous les outrages qu'elle a subis sous la domination du peuple romain, et la perte de son ancienne gloire militaire. (5) Enfin, qui pourrait se persuader qu'Ambiorix en vienne, sans être bien instruit, à donner un tel avis  ? (6) Son opinion est, de toute manière, la plus sûre : s'il n'y a rien à craindre, ils joindront sans danger la plus proche légion ; si toute la Gaule s'est unie aux Germains, il n'y a de salut que dans la célérité. (7) Quel serait le résultat de l'avis de Cotta, et des autres opposants ? En le suivant, si le péril n'est pas instantané, on a certainement, après un long siège, la famine à redouter".

[5,30]

(1) Après cette dispute de part et d'autre, comme Cotta et les principaux centurions soutenaient vivement leur avis : "Eh bien ! qu'il soit fait comme vous le voulez," dit Sabinus ; et élevant la voix, pour être entendu d'une grande partie des soldats. (2) "Je ne suis pas, reprit-il, celui de vous que le danger de la mort effraie le plus ; s'il arrive quelque malheur, on saura vous en demander compte ; (3) tandis que, si vous le vouliez, réunis dans deux jours aux quartiers voisins, nous soutiendrions avec eux les chances communes de la guerre, et nous ne serions pas, loin de nos compagnons et tout à fait isolés, exposés à périr par le fer ou par la faim".

L'abandon du camp est décidé

[5,31]

(1) On se lève pour sortir du conseil ; les soldats entourent les deux lieutenants et les conjurent "de ne pas tout compromettre par leur division et leur opiniâtreté : (2) tout est facile, soit qu'on demeure, soit qu'on parte, si tous partagent et approuvent le même avis ; mais la dissension ne peut laisser aucun espoir." (3) Le débat se prolonge jusqu'au milieu de la nuit. Enfin, Cotta ébranlé se rend ; l'avis de Sabinus l'emporte. (4) On annonce le départ pour le point du jour : le reste de la nuit se passe à veiller ; chaque soldat visite son bagage, pour savoir ce qu'il emportera ou ce qu'il sera contraint de laisser de ses équipements d'hiver. (5) Il semble qu'on ne néglige rien pour ne pouvoir rester sans danger et pour ajouter au péril de la retraite celui de l'opérer avec des soldats affaiblis par la fatigue et la veille. (6) C'est dans cet état qu'on sort du camp à la pointe du jour, avec la persuasion que l'avis donné par Ambiorix l'était non par un ennemi, mais par l'ami le plus sûr ; on se met en marche sur une longue file, avec un nombreux bagage.

Massacre de l'armée romaine

[5,32]

(1) Mais les ennemis, avertis du départ de nos soldats par le bruit et le mouvement de la nuit, avaient, en se partageant en deux corps, formé une embuscade dans leurs forêts, dans un lieu caché et favorable à leur dessein, à deux mille pas environ ; et ils attendaient l'arrivée des Romains. (2) Quand la plus grande partie de nos troupes se fut engagée dans une vallée profonde, ils se montrèrent tout à coup à l'une et à l'autre de ses issues, attaquèrent l'arrière-garde, arrêtèrent l'avant-garde, et engagèrent le combat dans la position la plus désavantageuse pour nous.

[5,33]

(1) Alors Titurius, en homme qui n'avait pourvu à rien, se trouble, court ça et là, et dispose les cohortes ; mais ses mesures sont timides, et tout semble lui manquer à la fois, comme il arrive d'ordinaire à ceux qui, dans le moment même de l'action, sont forcés de prendre un parti. (2) Mais Cotta qui avait pensé au danger de se mettre en marche, et qui, pour cette raison, s'était opposé au départ, n'omettait rien de ce qu'exigeait le salut commun, remplissant à la fois le devoir de général en dirigeant et exhortant les troupes, et celui de soldat en combattant. (3) Comme, à raison de l'étendue de l'armée, les lieutenants pouvaient moins facilement tout faire par eux-mêmes, et pourvoir aux besoins de chaque point, ils firent publier l'ordre d'abandonner les bagages et de se tenir en cercle ; (4) résolution qui, bien qu'elle ne fût pas répréhensible dans cette conjoncture, eut cependant un effet fâcheux ; (5) car elle diminua la confiance de nos soldats et donna au contraire plus d'ardeur aux ennemis, qui prirent cette disposition pour l'indice d'une grande terreur et du désespoir. (6) Il en résulta en outre un inconvénient inévitable ; c'est que partout les soldats s'éloignaient des enseignes pour courir aux bagages, afin d'y prendre et d'en retirer chacun ce qu'il avait de plus cher ; on n'entendait que cris et gémissements.

[5,34]

(1) Les Barbares au contraire ne manquèrent pas de prudence : car leurs chefs firent publier dans toute l'armée, "qu'aucun ne quittât son rang ; que tout ce que les Romains auraient abandonné serait la proie réservée au vainqueur ; que tout dépendait donc de la victoire." (2) Les nôtres ne leur étaient inférieurs ni en valeur ni en nombre ; quoique abandonnés de leur chef et de la Fortune, ils plaçaient encore dans leur courage tout l'espoir de leur salut ; et chaque fois qu'une cohorte se portait sur un point elle y faisait un grand carnage. (3) Ambiorix s'en aperçut et fit donner à tous les siens l'ordre de lancer leurs traits de loin, de ne point trop s'approcher et de céder sur les points où les Romains se porteraient vivement : (4) la légèreté de leur armure et l'habitude de ce genre de combat les préserveraient de tout péril : ils ne devaient attaquer l'ennemi que lorsqu'il reviendrait aux drapeaux.

[5,35]

(1) Cet ordre fut très fidèlement exécuté ; lorsqu'une cohorte sortait du cercle pour charger l'ennemi, il s'enfuyait avec une extrême vitesse. (2) Cette charge laissait nécessairement notre flanc à découvert, et c'était là que se dirigeaient aussitôt les traits. (3) Puis, quand la cohorte revenait vers le point d'où elle était partie, elle était enveloppée à la fois par ceux qui avaient cédé et par ceux qui s'étaient postés près de nos flancs. (4) Voulait-elle tenir ferme, sa valeur devenait inutile, et ne pouvait la garantir, serrée comme elle l'était, des traits lancés par une si grande multitude. (5) Toutefois, malgré tant de désavantages et tout couverts de blessures, nos soldats résistaient encore ; une grande partie du jour était écoulée, et ils avaient combattu depuis le point du jour jusqu'à la huitième heure, sans avoir rien fait qui fût indigne d'eux. (6) Alors T. Balventio, qui, l'année précédente, avait commandé comme primipile, homme brave et considéré, a les deux cuisses traversées par un javelot. (7) Q. Lucanius, du même grade, est tué en combattant vaillamment pour secourir son fils qui était enveloppé : (8) le lieutenant L. Cotta, allant de rang en rang pour animer les cohortes, est blessé d'un coup de fronde au visage.

[5,36]

(1) Effrayé de ce désastre, Q. Titurius, ayant de loin aperçu Ambiorix qui animait ses troupes, lui envoie son interprète Cn. Pompée pour le prier de l'épargner lui et ses soldats. (2) À ce message, Ambiorix répond : "Que si Titurius veut conférer avec lui, il le peut ; qu'il espère obtenir de l'armée gauloise la vie des Romains ; qu'il ne serait fait aucun mal à sa personne et qu'il engage sa foi en garantie." (3) Titurius communique cette réponse à Cotta blessé, et lui propose, s'il y voit de l'avantage, de sortir de la mêlée, et d'aller conférer ensemble avec Ambiorix : il espère en obtenir le salut de l'armée et le leur. (4) Cotta proteste qu'il ne se rendra point auprès d'un ennemi armé, et persiste dans ce refus.

[5,37]

(1) Sabinus ordonne aux tribuns des soldats et aux centurions des premiers rangs qu'il avait alors autour de lui, de le suivre. Arrivé près d'Ambiorix, il en reçoit l'ordre de mettre bas les armes ; il obéit, et ordonne aux siens de déposer les leurs. (2) Pendant qu'ils discutent les conditions dans un entretien qu'Ambiorix prolonge à dessein, Sabinus est peu à peu enveloppé, et mis à mort. (3) Alors les Barbares, poussant leurs cris de victoire, se précipitent sur nos troupes et les mettent en désordre. (4) Là fut tué les armes à la main L. Cotta, avec la plus grande partie des soldats romains. Le reste se retira dans le camp d'où l'on était sorti. (5) Un d'entre eux, L. Pétrosidius, porte-aigle, pressé par une multitude d'ennemis, jeta l'aigle dans les retranchements et périt devant le camp, en combattant avec le plus grand courage. (6) Les autres y soutinrent avec peine un siège jusqu'à la nuit, et, cette nuit même, dans leur désespoir, ils se tuèrent tous jusqu'au dernier. (7) Quelques-uns, échappés du combat, gagnèrent, par des chemins détournés à travers les forêts, les quartiers du lieutenant T. Labiénus, et l'instruisirent de ce désastre.

Attaque du camp de Cicéron

[[Début]

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[5,38]

(1) Enflé de cette victoire, Ambiorix se rend aussitôt avec sa cavalerie chez les Atuatuques, peuple voisin de ses états, et marche jour et nuit, après avoir ordonné à son infanterie de le suivre. (2) Il leur annonce sa victoire, les excite à se soulever, passe le lendemain chez les Nerviens et les exhorte à ne pas perdre l'occasion de s'affranchir à jamais et de se venger sur les Romains des injures qu'ils en ont reçues ; (3) il leur représente que deux lieutenants ont été tués et qu'une grande partie de l'armée romaine a péri ; (4) qu'il ne sera pas difficile de détruire, en l'attaquant subitement, la légion qui hiverne chez eux avec Cicéron ; il leur offre son aide pour cette entreprise". Les Nerviens sont aisément persuadés par ce discours.

[5,39]

(1) Ayant donc sur-le-champ envoyé des courriers aux Ceutrons, aux Grudii, aux Lévaques, aux Pleumoxii, aux Geidumnes, peuples qui sont tous dans leur dépendance, ils rassemblent le plus de troupes qu'ils peuvent ; et volent à l'improviste aux quartiers de Cicéron, avant que le bruit de la mort de Titurius soit parvenu jusqu'à lui. (2) Il arriva, ce qui était inévitable, que quelques soldats occupés à faire du bois pour les fascines, et répandus dans les forêts, furent séparés de leur corps par la soudaine irruption des cavaliers ennemis (3) et enveloppés de toutes parts. Un nombre considérable d'Éburons, de Nerviens, d'Atuatuques ainsi que leurs alliés et auxiliaires, viennent ensuite attaquer la légion. Nos soldats courent sur-le-champ aux armes et bordent le retranchement. (4) Ils eurent ce jour-là beaucoup de peine à résister à des ennemis qui avaient mis tout leur espoir dans la promptitude de leur attaque, et qui se flattaient, en remportant cette victoire, d'être désormais invincibles.

[5,40]

(1) Cicéron écrit aussitôt à César, et promet de grandes récompenses à ceux qui lui porteront ses lettres. Tous les chemins étant gardés, les courriers ne peuvent passer. (2) La nuit, on élève jusqu'à cent vingt tours avec le bois destiné à retrancher le camp, ce qui se fait avec une célérité incroyable, et on achève les retranchements. (3) Le lendemain, les ennemis, en bien plus grand nombre, viennent attaquer le camp et comblent le fossé. (4) La résistance de notre côté est aussi vive que la veille. Les jours suivants se passent de même. (5) Le travail se continue sans relâche pendant la nuit : les malades, les blessés ne peuvent prendre aucun repos : (6) on prépare chaque nuit tout ce qui est nécessaire pour la défense du lendemain : on façonne quantité de pieux, et de traits de remparts ; de nouveaux étages sont ajoutés aux tours ; des claies sont tressées, des mantelets construits. (7) Cicéron lui-même, quoique d'une très faible santé, ne se donnait aucun repos, même pendant la nuit, au point que les soldats, par d'unanimes instances, le forçaient à se ménager.

[5,41]

Alors les chefs des Nerviens et les principaux de cette nation, qui avaient quelque accès auprès de Cicéron et des rapports d'amitié avec lui, lui font savoir qu'ils désirent l'entretenir. (2) Ils répètent, dans cette entrevue, ce qu'Ambiorix avait dit à Titurius : "Que toute la Gaule était en armes, (3) que les Germains avaient passé le Rhin, que les quartiers de César et de ses lieutenants étaient attaqués". (4) Ils annoncent en outre la mort de Sabinus. Ils montrent Ambiorix pour faire foi de leurs paroles : (5) "Ce serait, disent-ils, une illusion, que d'attendre le moindre secours de légions qui désespèrent de leurs propres affaires. Ils n'ont, au reste, aucune intention hostile à l'égard de Cicéron et du peuple romain, et ne leur demandent que de quitter leurs quartiers d'hiver et de ne pas se faire une habitude de ces campements. (6) Ils peuvent en toute sûreté sortir de leurs quartiers et se retirer sans crainte par tous les chemins qu'ils voudront." (7) Cicéron ne leur répondit qu'un mot : "Le peuple romain n'est point dans l'usage d'accepter aucune condition d'un ennemi armé ; (8) s'ils veulent mettre bas les armes, ils enverront par son entremise des députés à César ; il espère qu'ils obtiendront de sa justice ce qu'ils lui demanderont."

Siège du camp

[5,42]

(1) Déchus de cet espoir, les Nerviens entourent les quartiers d'un rempart de onze pieds et d'un fossé de quinze. (2) Ils avaient appris de nous cet art dans les campagnes précédentes et se le faisaient enseigner par quelques prisonniers faits sur notre armée ; (3) mais, faute des instruments de fer propres à cet usage, ils étaient réduits à couper le gazon avec leurs épées et à porter la terre dans leurs mains ou dans leurs saies. (4) Du reste, on put juger, par cet ouvrage, de leur nombre prodigieux : car, en moins de trois heures, ils achevèrent un retranchement de quinze mille pas de circuit. (5) Les jours suivants, ils se mirent à élever des tours à la hauteur de notre rempart, à préparer et à faire des faux et des tortues, d'après les instructions des mêmes prisonniers.

[5,43]

(1) Le septième jour du siège, un très grand vent s'étant élevé, ils lancèrent avec la fronde des boulets d'argile rougis au feu et des dards enflammés sur les buttes des soldats, couvertes en paille, à la manière gauloise. (2) Elles eurent bientôt pris feu, et la violence du vent porta la flamme sur tout le camp. (3) Les ennemis, poussant alors de grands cris, comme s'ils eussent déjà obtenu et remporté la victoire firent avancer leurs tours et leurs tortues, et montèrent à l'escalade. (4) Mais tels furent le courage et la présence d'esprit des soldats que, de toutes parts brûlés par la flamme, en butte à une multitude innombrable de traits, sachant bien que tous leurs bagages et toute leur fortune étaient la proie de l'incendie, non seulement aucun d'eux ne quitta le rempart pour se sauver, mais en quelque sorte ne tourna même la tête ; ils ne songeaient tous en ce moment qu'à se battre avec la plus grande intrépidité. (5) Ce fut pour nous une bien rude journée ; mais elle eut cependant pour résultat qu'un très grand nombre d'ennemis y furent blessés et tués ; entassés au pied du rempart, les derniers fermaient la retraite aux autres. (6) L'incendie s'étant un peu apaisé, et les barbares ayant roulé et établi une tour près du rempart, les centurions de la troisième cohorte, postés en cet endroit, s'en éloignèrent, emmenèrent toute leur troupe, et, appelant les ennemis, les invitèrent du geste et de la voix, à entrer s'ils voulaient ; aucun d'eux n'osa s'avancer. (7) Alors des pierres lancées de toutes parts mirent le désordre parmi eux, et l'on brûla leur tour.

Les centurions Pullo et Vorénus

[5,44]

(1) Il y avait dans cette légion deux centurions, hommes du plus grand courage et qui approchaient déjà des premiers grades, T. Pullo et L. Vorénus. (2) Il existait entre eux une continuelle rivalité, et chaque année ils se disputaient le rang avec une ardeur qui dégénérait en haine. (3) Comme on se battait opiniâtrement près des remparts : "Qu'attends-tu, Vorénus ?," dit Pullo. "Quelle plus belle occasion de prouver ton courage ? Voici, voici le jour qui devra décider entre nous." (4) À ces mots, il sort des retranchements et se précipite vers le plus épais de la mêlée. (5) Vorénus ne peut alors se contenir, et, craignant l'opinion générale, il le suit de près. (6) Arrivé près de l'ennemi, Pullo lance son javelot et perce un de ceux qui s'avançaient en foule sur lui ; il le blesse à mort : aussitôt ils couvrent le cadavre de leurs boucliers, dirigent tous leurs traits contre Pullo, et lui coupent la retraite. (7) Son bouclier est traversé par un dard, qui s'enfonce jusque dans le baudrier. (8) Le même coup détourne le fourreau et arrête sa main droite qui cherche à tirerl'épée : (9) ainsi embarrassé, les ennemis l'enveloppent. (10) Vorénus, son rival, accourt le défendre contre ce danger. Les Barbares se tournent aussitôt contre lui, laissant Pullo qu'ils croient hors de combat. (11) Vorénus, l'épée à la main, se défend au milieu d'eux, en tue un, et commence à faire reculer les autres. (12) Mais emporté par son ardeur, il rencontre un creux et tombe. (13) Pullo vient à son tour pour le dégager ; et tous deux, sans blessure, après avoir tué plusieurs ennemis, rentrent au camp couverts de gloire. (14) Ainsi, dans ce combat où ils luttèrent, la fortune balança leur succès, chacun d'eux défendit et sauva son rival, et l'on ne put décider qui l'avait emporté en courage.

César au secours de Cicéron

[5,45]

(1) Plus le siège devenait rude et difficile à soutenir, surtout avec le peu de défenseurs auxquels nous réduisait chaque jour le grand nombre des blessés, plus Cicéron dépêchait vers César de courriers porteurs de ses lettres ; la plupart étaient arrêtés et cruellement mis à mort à la vue de nos soldats. (2) Dans le camp était un Nervien, nommé Vertico, d'une naissance distinguée, qui, dès le commencement du siège, s'était rendu près de Cicéron et lui avait engagé sa foi. (3) II détermine un de ses esclaves, par l'espoir de la liberté et par de grandes récompenses, à porter une lettre à César. (4) L'esclave la porte, attachée à son javelot, et, Gaulois lui-même, il se mêle aux Gaulois sans inspirer de défiance, et arrive auprès de César, (5) qu'il instruit des dangers de Cicéron et de la légion.

[5,46]

(1) César, ayant reçu cette lettre vers la onzième heure du jour, envoie aussitôt un courrier au questeur M. Crassus, dont les quartiers étaient chez les Bellovaques, à vingt-cinq mille pas de distance. (2) Il lui ordonne de partir au milieu de la nuit avec sa légion et de venir le joindre en toute hâte. (3) Crassus part avec le courrier. Un autre est envoyé au lieutenant C. Fabius, pour qu'il conduise sa légion sur les terres des Atrébates, qu'il savait avoir à traverser lui-même. (4) Il écrit à Labiénus de se rendre, s'il le peut sans compromettre les intérêts de la république, dans le pays des Nerviens avec sa légion. Il ne croit pas devoir attendre le reste de l'armée qui était un peu plus éloignée, et rassemble environ quatre cents cavaliers des quartiers voisins.

[5,47]

(1) Vers la troisième heure, César fut averti par ses coureurs de l'arrivée de Crassus, et le même jour il avança de vingt mille pas. (2) Il laissa Crassus à Samarobriva, et lui donna une légion pour garder les bagages de l'armée, les otages des cités, les registres et tout le grain qu'on avait rassemblé dans cette ville pour le service de l'hiver. (3) Fabius, selon l'ordre qu'il avait reçu, ne tarda pas à partir avec sa légion, et joignit l'armée sur la route. (4) Labiénus, instruit de la mort de Sabinus et du massacre des cohortes, était entouré de toutes les forces des Trévires ; craignant, s'il effectuait un départ qui ressemblerait à une fuite, de ne pouvoir résister à l'impétuosité d'ennemis qu'une récente victoire devait rendre plus audacieux, (5) il exposa, dans sa réponse à César, le danger de tirer la légion de ses quartiers ; il lui détailla ce qui s'était passé chez les Éburons, et lui apprit que toutes les forces des Trévires, cavalerie et infanterie, étaient réunies à trois mille pas de son camp.

[5,48]

(1) César approuva le parti qu'il prenait ; au lieu de trois légions sur lesquelles il comptait, il fut réduit à deux, mais il savait que le salut commun ne dépendait que de sa diligence. (2) Il se rend à marches forcées sur les terres des Nerviens. Là, il apprend des prisonniers ce qui se passe au camp de Cicéron, et son extrême danger. (3) Alors il décide, à force de récompenses, un cavalier gaulois à lui porter une lettre : (4) elle était écrite en caractères grecs, afin que les ennemis, s'ils l'interceptaient, ne pussent connaître nos projets. (5) Dans le cas où il ne pourrait parvenir jusqu'à Cicéron, il lui recommande d'attacher la lettre à la courroie de son javelot et de la lancer dans les retranchements du camp. (6) César écrivait que, parti avec les légions, il allait bientôt arriver, et exhortait Cicéron à conserver tout son courage. (7) Dans la crainte du péril, et selon ses instructions, le Gaulois lance son javelot ; (8) il se fiche par hasard dans une tour, y reste deux jours sans être aperçu, et n'est découvert que le troisième par un soldat, qui prend la lettre et la porte à Cicéron. (9) La lecture qui en est faite en présence des soldats excite parmi eux d'unanimes transports de joie. (10) Déjà on voyait la fumée des incendies, et il ne put rester aucun doute sur l'approche des légions.

Les Nerviens se tournent contre César et sont battus

[5,49]

(1) Les Gaulois, avertis par leurs coureurs, lèvent le siège et marchent contre César avec toutes leurs troupes ; (2) elles se composaient d'environ soixante mille hommes. Cicéron, ainsi dégagé, demande à son tour à ce même Vertico, dont nous avons parlé plus haut, un Gaulois, pour porter une lettre à César, et recommande au porteur la prudence et la célérité. (3) Il annonçait par cette lettre que les ennemis l'avaient quitté, et tournaient toutes leurs forces contre César. (4) Celui-ci, l'ayant reçue vers le milieu de la nuit, en fait part aux siens et les anime pour le combat. (5) Le lendemain, au point du jour, il lève son camp, et il a fait à peine quatre mille pas, qu'il aperçoit une multitude d'ennemis au-delà d'une grande vallée traversée par un ruisseau. (6) Il eût été très dangereux de combattre des troupes si nombreuses dans un lieu défavorable. D'ailleurs il voyait Cicéron délivré des Barbares qui l'assiégeaient, il pouvait ralentir sa marche, (7) et. il s'arrêta dans le poste le plus avantageux possible, pour s'y retrancher dans son camp. Quoique ce camp eût peu d'étendue par lui-même, puisqu'il contenait à peine sept mille hommes sans aucuns bagages, il le resserre encore dans le moindre espace possible, afin d'inspirer aux ennemis le plus grand mépris. (8) En même temps, il envoie partout ses éclaireurs reconnaître l'endroit le plus commode pour traverser le vallon.

[5,50]

(1) Dans cette journée, qui se passa en escarmouches de cavalerie près du ruisseau, chacun resta dans ses positions : (2) les Gaulois, parce qu'ils attendaient l'arrivée de troupes plus nombreuses ; (3) César, parce qu'en feignant de craindre, il espérait attirer l'ennemi près de ses retranchements et le combattre en deçà du vallon, à la tête de son camp ; dans le cas contraire, il voulait reconnaître assez les chemins pour traverser avec moins de péril le vallon et le ruisseau. (4) Dès le point du jour, la cavalerie ennemie s'approcha du camp et engagea le combat avec la nôtre. (5) Aussitôt César ordonne à ses cavaliers de céder et de rester dans le camp ; il ordonne en même temps de donner partout plus de hauteur aux retranchements, de boucher les portes, et, en exécutant ces travaux, de courir çà et là dans la plus grande confusion, avec tous les signes de l'effroi.

[5,51]

(1) Attirées par cette feinte, les troupes ennemies passent le ravin, et se rangent en bataille dans un lieu désavantageux. (2) Voyant même que les nôtres laissaient le rempart dégarni, les Barbares s'en approchent de plus près, y lancent des javelots de toutes parts, (3) et font publier autour de nos retranchements, par la voix des hérauts, que tout Gaulois ou Romain qui voudra passer de leur côté avant la troisième heure, peut le faire sans danger ; qu'après ce temps, il ne le pourra plus. (4) Enfin ils conçurent pour nous un tel mépris que, croyant trouver trop de difficulté à forcer nos portes fermées, pour la forme, par une simple couche de gazon, ils se mirent, les uns à détruire le rempart à l'aide seulement de leurs mains, les autres à combler le fossé. (5) Alors César, faisant une sortie par toutes les portes à la fois, suivi de la cavalerie, met bientôt les ennemis en fuite, sans que personne ose s'arrêter pour combattre. On en tua un grand nombre, et tous jetèrent leurs armes.

César au camp de Cicéron

[5,52]

(1) Craignant de s'engager trop avant dans une poursuite que les bois et les marais rendaient difficile ; et comme, d'ailleurs, c'était pour les ennemis un assez rude échec que d'avoir été chassés de leurs positions, César, sans avoir perdu un seul homme, joignit Cicéron le même jour. (2) Il ne vit pas sans étonnement les tours, les tortues et les retranchements qu'avaient élevés les Barbares. Ayant passé en revue la légion, à peine un dixième des soldats se trouva sans blessure, (3) témoignage certain du courage qu'ils avaient déployé au milieu du péril. Il donna à Cicéron et à la légion les éloges qui leur étaient dus, (4) distinguant par leur nom les centurions et les tribuns des soldats dont l'intrépidité lui avait été signalée par leur chef. Il apprit des prisonniers les détails de la défaite de Sabinus et de Cotta. (5) Le lendemain, il convoque une assemblée, rappelle ce qui s'est passé, console et encourage les soldats, (6) attribue à l'imprudence et à la témérité du lieutenant l'échec qu'il avait reçu, les exhorte à le supporter avec d'autant plus de résignation que, grâce à leur courage et à la protection des dieux immortels, ce revers avait déjà été réparé, et n'avait pas laissé longtemps leur joie aux ennemis, ni aux Romains leur douleur.

Agitation générale. César reste en Gaule

[5,53]

(1) Cependant le bruit de la victoire de César fut porté à Labiénus, chez les Rèmes, avec une si incroyable vitesse que, bien qu'éloigné de soixante mille pas des quartiers de Cicéron, où César n'était arrivé qu'après la neuvième heure du jour, des acclamations s'élevèrent aux portes du camp avant minuit, et que déjà, par leurs cris de joie, les Rèmes félicitaient Labiénus de cette victoire. (2) Cette nouvelle, parvenue aux Trévires, détermina Indutiomaros, qui comptait attaquer le lendemain le camp de Labiénus, à s'enfuir pendant la nuit et à ramener toutes ses troupes dans son pays. (3) César renvoya Fabius dans ses quartiers avec sa légion, et résolut d'hiverner lui-même aux environs de Samarobriva avec trois légions dont il forma trois quartiers. Les grands mouvements qui avaient eu lieu dans la Gaule le déterminèrent à rester tout l'hiver près de l'armée. (4) En effet, sur le bruit de la mort funeste de Sabinus, presque tous les peuples de la Gaule se disposaient à prendre les armes, envoyaient partout des messagers et des députations, examinaient le parti qui leur restait à prendre, sur quel point commenceraient les hostilités, et tenaient des assemblées nocturnes dans les lieux écartés. (5) Il ne se passa presque pas un seul jour de cet hiver que César n'eût des motifs d'inquiétude et ne reçût quelques avis des réunions et des mouvements des Gaulois. (6) Ainsi, le lieutenant L. Roscius, qui commandait la treizième légion, lui fit savoir qu'un grand nombre de troupes gauloises des nations que l'on appelle Armoricaines, (7) s'étaient réunies pour l'attaquer, et n'étaient plus qu'à huit mille pas de ses quartiers ; lorsqu'à la nouvelle de la victoire de César, elles s'étaient retirées si précipitamment que leur départ ressembla à une fuite.

[5,54]

(1) César, après avoir fait venir près de lui les principaux de chaque cité, effraya les uns en leur déclarant qu'il était instruit de leurs desseins, fit aux autres des exhortations, et contint dans le devoir une grande partie de la Gaule. (2) Cependant les Sénons, nation trèspuissante et jouissant d'un grand crédit parmi les Gaulois, avaient, en plein conseil, résolu la mort de Cavarinos que César leur avait donné pour roi : il descendait des anciens chefs du pays, et Moritasgos, son frère, y régnait à l'arrivée de César en Gaule. Cavarinos qui, dans le pressentiment de son sort, s'était enfui, avait été poursuivi jusque sur leurs frontières et chassé du trône et de la cité. (3) Ils avaient député vers César pour justifier leur conduite, et en avaient reçu l'ordre de lui envoyer tous leurs sénateurs, ordre auquel ils n'obéirent pas. (4) Les Barbares étaient si fiers d'avoir trouvé parmi eux un peuple qui eût osé le premier faire la guerre aux Romains, et cela avait produit un tel changement dans l'opinion générale, qu'à l'exception des Héduens et des Rèmes, que César considéra toujours singulièrement, les uns pour leur ancienne et constante fidélité au peuple romain, les autres pour leurs services récents dans cette guerre, il n'y eut presque pas une cité qui ne nous fût suspecte. (5) Et je ne sais, sans parler des autres motifs, s'il faut s'étonner qu'une nation qui l'emportait sur toutes les autres par le mérite militaire, et qui se voyait déchue de sa haute renommée, eût pu sans une vive douleur supporter le joug du peuple romain.

Révolte des Trévires

[5,55]

(1) Les Trévires et Indutiomaros ne cessèrent, durant tout l'hiver, d'envoyer des députés au-delà du Rhin, de solliciter les peuples à prendre les armes, de promettre des subsides, disant qu'une grande partie de notre armée ayant été massacrée, il ne nous en restait que de faibles débris. (2) Cependant ils ne purent déterminer à passer le Rhin aucun des peuples germains, doublement avertis, par la guerre d'Arioviste et le sort des Tencthères, de ne plus tenter la fortune. (3) Déchu de cet espoir, Indutiomaros n'en rassembla pas moins des troupes, les exerça, leva de la cavalerie chez les peuples voisins, et attira à lui de toutes les parties de la Gaule, par l'appât de grandes récompenses, les bannis et les condamnés. (4) Il s'était déjà acquis, par ces moyens, un tel crédit dans la Gaule, que de tous côtés lui venaient des députations des villes et des particuliers, pour solliciter sa protection et son amitié.

[5,56]

(1) Dès qu'il vit qu'on se ralliait à lui, que d'un côté les Sénons et les Carnutes étaient engagés par le souvenir de leur crime ; que de l'autre, les Nerviens et les Atuatuques se préparaient à la guerre, et qu'une foule de volontaires se réuniraient à lui sitôt qu'il aurait franchi les limites de son territoire, il convoqua un conseil armé, (2) selon l'usage des Gaulois au commencement d'une guerre. Là, d'après la loi générale, tous les jeunes gens doivent se rendre en armes ; celui d'entre eux qui arrive le dernier est mis à mort, en présence de la multitude, et au milieu des tourments. (3) Dans cette assemblée, il déclara ennemi de la patrie Cingétorix, son gendre, chef du parti opposé, et resté fidèle à César, auquel il s'était attaché, comme nous l'avons dit plus haut. La vente de ses biens fut publiée. (4) Il annonça ensuite dans le conseil qu'appelé par les Sénons, les Carnutes et plusieurs autres peuples de la Gaule ; (5) il se rendrait chez eux par le territoire des Rèmes, qu'il le ravagerait, et, qu'avant tout, il attaquerait le camp de Labiénus ; et il donna ses ordres pour l'exécution.

Labiénus bat et tue leur chef Indutiomaros

[5,57]

(1) Labiénus, qui occupait une position fortifiée par la nature et par l'art, ne craignait aucun danger ni pour lui ni pour la légion, et songeait à ne pas laisser échapper l'occasion d'un coup d'éclat. (2) Instruit par Cingétorix et ses proches du discours qu'Indutiomaros avait tenu dans l'assemblée, il envoie des messagers aux cités voisines, leur demande à toutes des cavaliers et indique le jour de leur réunion. (3) Cependant, presque chaque jour, Indutiomaros faisait voltiger sa cavalerie autour du camp, soit pour en reconnaître la situation, soit pour entrer en pourparlers ou nous inspirer de l'effroi ; le plus souvent les cavaliers lançaient des traits dans nos retranchements. (4) Labiénus retenait ses troupes dans le camp, et ne négligeait rien pour accroître l'opinion que les ennemis avaient de sa frayeur.

[5,58]

(1) Tandis qu'Indutiomaros s'approchait de notre camp, chaque jour avec plus de mépris, Labiénus fit entrer, dans une seule nuit, les cavaliers de toutes les cités voisines, qu'il leur avait demandés, et retint tous les siens au camp, par une garde si vigilante que ce renfort resta entièrement ignoré, et qu'aucun avis ne put être transmis aux Trévires. (2) Cependant Indutiomaros s'approche comme de coutume et passe une grande partie de la journée près de notre camp ; ses cavaliers lancent des traits, et, par des invectives, nous provoquent au combat. (3) Comme on ne leur répondit point, sur le soir ils se retirèrent dispersés et sans ordre. (4) Tout à coup Labiénus fait sortir par les deux portes du camp toute sa cavalerie ; il ordonne expressément, dès que les ennemis effrayés seront en fuite, ce qui arriva comme il l'avait prévu, qu'on s'attache à Indutiomaros seul, et qu'on ne blessepersonne, avant que ce chef ne soit mis à mort ; il ne voulait pas que le temps donné à la poursuite des autres lui permît de s'échapper. Il promet de grandes récompenses à ceux qui l'auront tué, (5) et fait soutenir la cavalerie par les cohortes. (6) La Fortune seconde ses desseins. Poursuivi seul par tous, et atteint au gué même de la rivière, Indutiomaros est tué, et sa tête apportée au camp. Les cavaliers, au retour, attaquent et tuent ce qu'ils rencontrent d'ennemis. (7) À la nouvelle de cette déroute, les troupes réunies des Éburons et des Nerviens se retirent ; et César, après cet événement, vit la Gaule un peu plus tranquille.

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